Et si cette pierre était le contre-la-montre par équipes de Barcelone ? La Visma-Lease a Bike y a montré qu’elle disposait de la meilleure formation de rouleurs et de la stratégie la plus précise pour cet exercice particulier jusqu’à Montjuïc. Mais le lendemain, le maillot jaune Jonas Vingegaard a découvert qu’UAE Team Emirates XRG bénéficiait du meilleur collectif pour ces montées.
Alors, serait-ce la forme affichée par son rival danois, dont la puissance en montagne sur le Giro débordait d’espoir en vue du Tour ? Les Pyrénées ont rappelé la hiérarchie établie depuis trois ans. Dans une approche encore plus aboutie, « Pogi » a eu besoin d’une accélération franche et d’une capacité rare à poursuivre une vitesse élevée durant une quinzaine de minutes pour s’isoler et creuser.
Et quid du parcours, qui aurait été façonné pour éviter une domination du champion du monde ? C’était oublier qu’il s’est diversifié au fil de ses combats pour les classiques, usant de ses capacités à changer de rythme ou à maintenir un haut tempo. Même s’il n’y avait pas de murs à franchir jusqu’au sommet du Tourmalet, même si une légère montée vers Gavarnie était au programme, aucun terrain ne semblait ralentir ce rythme effréné vers un cinquième succès final.

Les maladies auraient bien pu mettre sous pression le leader du général ? Seul Brandon McNulty a finalement sauté des suites d’une gastroentérite, et même si Adam Yates et Tim Wellens ont connu trois jours délicats avant de retrouver leurs ailes dans l’étape finale des Alpes, l’équipe UAE Team Emirates XRG n’a jamais semblé douter. Même avec Felix Grossschartner comme seul équipier de Tadej Pogacar et Isaac del Toro, les deux patrons de la formation émiratie n’ont pas perdu de temps. Le Mexicain s’est même permis d’affirmer au sommet de l’Alpe d’Huez qu’il avait lui-même été malade durant ces derniers jours de course.
Toutes les possibilités ont été évoquées. Même la chaleur suffocante de la première semaine, même une potentielle chute qui a effrayé le maillot jaune lui-même, que ce soit dans le peloton ou lors du contre-la-montre individuel de Thonon-les-Bains. Qu’importe les aléas, tout semblait glisser sur Pogacar durant ces trois semaines.
Le Slovène a donc pu faire de ce Tour de France son jeu, durant lequel il décidait des règles, du déroulé et des vainqueurs. Sur ces 21 cases, il n’a eu qu’à sélectionner celles qui lui convenaient pour construire son cinquième sacre. Que ce soit stratégiquement avec un succès rapide dès la plus difficile étape des Pyrénées, après six jours de course, pour creuser un écart déjà intimidant. Que ce soit symboliquement en reprenant le contrôle de l’étape du Lioran, là où Jonas Vingegaard l’avait débordé deux ans auparavant, de celle du Markstein où il avait déjà levé les bras en 2023, ou en s’imposant sur l’Alpe d’Huez, l’un de ces sommets mythiques sur lesquels il n’avait pu encore triompher. Même l’ultime étape parisienne franchissant la butte Montmartre a failli lui revenir, si un Mathieu van der Poel des grands soirs n’était pas sur son chemin.
Le reste du temps, il s’est chargé de contrôler, marquant les échappées s’il souhaitait faire gagner son équipier Isaac del Toro ou laissant du champ aux attaquants pour faire récupérer ses collègues. Cela n’en a toutefois pas rendu le scénario de cette course intéressant, pour sa chasse au maillot vert, au maillot blanc, au maillot à pois, tous décidés à la veille de Paris. Mais pour le jaune, toute autre issue qu’un succès de « Pogi » était impossible…

Remco Evenepoel est entré dans ce jeu, qu’importe la perte affichée à l’arrivée. Les objectifs étaient un podium et une victoire d’étape, le Belge rentre à Schepdaal avec une deuxième place, inédite pour un Belge depuis 1981, et deux étapes, dont une première en haute montagne. Les mauvaises langues crieront au cadeau de « Pogi ». Les observateurs attentifs parleront d’une stratégie mal exécutée des UAE Team Emirates XRG. À force de voir Pogacar enfiler les victoires comme des perles (déjà 26 au compteur, à neuf unités du record de Mark Cavendish), sa formation a cru qu’il suffisait de maintenir l’effort à haut niveau et de lancer Isaac del Toro comme le Slovène pour faire grimper le compteur de l’équipe. Sauf que le puncheur de 22 ans n’a pas encore la caisse de son illustre aîné.
Dans le Plateau de Solaison puis dans la dernière ascension de l’Alpe d’Huez, Del Toro a été rappelé à ses limites, contraint de lâcher prise face à Evenepoel, mieux préparé à l’enchaînement de la haute montagne et plus solide encore sur le plan mental. Rouler à l’économie et choisir ses moments : la méthode est bien connue pour remporter un Grand Tour, le Brabançon l’a cette fois appliqué pour s’assurer la deuxième place de ce Tour de France, avec en prime des succès de prestige au Plateau de Solaison et à Thonon-les-Bains, une étape avec arrivée au sommet dans les Alpes puis un contre-la-montre individuel.

Même avec l’Allemand Florian Lipowitz à ses côtés dont le comportement a pu énerver le Belge en début de Tour, Evenepoel n’a pas perdu patience et s’est concentré sur sa tâche avec une précision à laquelle il n’avait pas encore habitué le public sur trois semaines. Pas question de se perdre dans de folles attaques ou des polémiques vaines. Comme sur la Vuelta en 2022, le champion du monde du chrono était habité par son objectif et a décidé de rester dans le jeu en proposant sa propre vision. Quitte à proposer moins de panache. Là est le prix d’un bilan plus que positif à Paris, avec cette deuxième place finale, devant un Isaac Del Toro qui peut encore apprendre à viser plus haut, et ces deux succès.
Le Français Paul Seixas a aussi décidé de jouer au jeu de Pogacar, même s’il a appris à ses dépens que tout le monde ne s’improvise par UAE Team Emirates XRG en un Tour de France. La pépite de 19 ans a surpris tout le monde par ses performances exceptionnelles et sa résistance sur trois semaines. Le fait qu’il ait uniquement perdu un temps précieux sur la dernière étape de montagne de ce Tour en dit long sur ses qualités et son rêve d’un jour gagner le maillot jaune peut clairement devenir un objectif sérieux. Son équipe a aussi montré des qualités intrinsèques intéressantes, avec Tiesj Benoot en protecteur, Nicolas Prodhomme, Matthew Riccitello et Aurélien Paret-Peintre comme lanceurs en montagne. Leur manque d’expérience a toutefois montré ses limites dans les Alpes, poussant Seixas dans la zone rouge. Il s’agit uniquement d’automatismes à régler en vue de la suite, car une quatrième place pour une première course par étapes de trois semaines, sur une édition aussi exigeante que ce Tour de France qui réunissait presque tout ce qui se fait de mieux dans le peloton contemporain, c’est plus que costaud. A l’image de ce que l’Espagnol Juan Ayuso avait réalisé sur le Tour d’Espagne 2022, en prenant la troisième place à 19 ans également.

Prêt à en découdre malgré les écarts déjà abyssaux, le Danois Jonas Vingegaard n’a malheureusement pas eu l’occasion d’aller jusqu’au bout du plateau de jeu. Une glissade dans un virage presque banal, à l’approche du Plateau de Solaison, l’a placé hors-jeu avant la troisième semaine de course. Nul doute que le double vainqueur du Tour de France aurait encore tenté de mettre Pogacar sous pression malgré un manque d’explosivité face à son rival. Comme sur le Tour d’Italie qu’il a remporté en mai, le leader de la Visma-Lease a Bike comptait sur les plus longs cols pour mettre en avant sa résistance. Il se retrouve finalement à l’hôpital, une fracture de la clavicule en prime.

Sa saison semble pratiquement terminée, même si une participation aux championnats du monde serait toujours envisagée, malgré les échecs répétés du Danois sur les courses d’un jour. Certains s’interrogent même sur les prochains Tours de France. Vingegaard a-t-il encore intérêt à frapper le mur Pogacar ? Oui, car il a encore de nombreuses années devant lui et rien ne dit que le Slovène va encore dominer outrageusement le peloton dans le futur ou qu’il ne va pas craquer dans un long col, comme par le passé, au prix d’une tactique finement taillée. Non, car l’équipe Visma-Lease a Bike n’a plus la force de frappe de Jumbo-Visma et qu’il est toujours dépassé par le punch de son rival dans les côtes et cols abruptes. La question risque d’encore tarauder longtemps l’esprit du coureur danois, qui peut se satisfaire d’une première partie de saison réussie grâce à sa domination du Giro. Car malgré l’échec évoqué en ce mois de juillet, il reste bien le deuxième meilleur coureur de Grands Tours du peloton contemporain, et l’un des plus grands de l’histoire.
Alors, on prend les mêmes et on recommence en juillet 2027 ? Seulement si la météo le permet. Car la canicule qui a frappé les coureurs durant les dix premières étapes courues sous une température moyenne de plus de 32°C a une nouvelle fois rappelé la condition des forçats de la route sous des conditions qui n’ont plus rien de normal. Face au réchauffement climatique qui multiplie les phénomènes météorologiques extrêmes, l’urgence de mesures claires pour la sécurité du peloton se renforce également. L’Union Cycliste Internationale (UCI) n’a offert qu’un piètre communiqué et n’a pris que quelques mesures, pendant que les préfets de départements en faisaient finalement plus en interdisant le passage du Tour sur leur territoire au vu des températures extrêmes du moment. Des interdictions qui ont permis de réduire deux étapes, au moins.

Les discussions vont bon train sur ce qu’il est nécessaire de mettre en place. Des mesures d’urgence seront toujours inefficaces face à l’impréparation. Les débats doivent donc aller jusqu’à des modifications gigantesques, tels que des horaires de course différents (plus tôt de préférence, pour avoir droit aux températures plus fraîches), des parcours à des endroits mieux protégés du soleil (ce qu’ASO tente déjà de faire) voire des dates différentes (ce qui semble le plus impossible au vu de l’attachement du Tour de France avec les grandes vacances françaises).
Mais ces discussions semblent bien vaines, faute de solidarité complète dans le peloton pour réclamer ces mesures, mais aussi faute de volonté de la part des acteurs du cyclisme de protéger les coureurs en priorité. Cela s’est encore vu sur l’Alpe d’Huez, où de nombreux coureurs se sont plaints des gestes d’un public trop nombreux dans les 21 virages. Le Colombien Einer Rubio en a même subi les conséquences après avoir heurté une voiture d’UAE Team Emirates XRG qui a freiné d’urgence face à un spectateur tombé devant le véhicule, dans la folie du moment. Derrière, ASO a estimé que les barrières n’étaient pas forcément la solution miracle pour protéger le peloton dans de telles conditions. Alors, si une simple mesure comme celle-là est déjà rabrouée, imaginez lorsqu’on parle d’un déplacement dans le calendrier ou dans les horaires… Le cyclisme en reste donc à ses traditions, quitte à brûler ses acteurs.
Résultats fournis par FirstCycling.com
