Les Néerlandaises attendaient ce titre depuis 2022 et la surprise Annemiek van Vleuten à Wollongong. Depuis lors, les failles tactiques de la sélection orange n’ont cessé de se dévoiler au grand jour. Cela ne datait d’ailleurs pas de ces dernières années, à l’image des errements affichés lors de la course en ligne des Jeux olympiques à Tokyo, en 2021. Si les Pays-Bas pouvaient encore profiter de la force de ses leaders pour faire la différence par le passé, le reste du peloton se renforçait à vitesse grand V avec la mise en valeur de la discipline et l’organisation de nouvelles épreuves. Les coureuses « oranje » n’étaient plus seules à espérer briller lors d’une course au maillot arc-en-ciel, il fallait désormais compter sur pléthore de favorites émanant de nations prêtes à en découdre tactiquement pour triompher. Lotte Kopecky, par deux fois, et Magdeleine Vallières peuvent en témoigner. Ces succès ne peuvent être minimisés, vu la force physique qu’elles ont affiché le jour de leur(s) titre(s), mais la faiblesse collective du groupe néerlandais et le manque de cohésion entre plusieurs leaders capables de briller un même jour pouvait également expliquer en partie les scenarii du jour.
Deuxième en 2023, derrière Kopecky justement, Demi Vollering a souvent nourri le regret de ne jamais avoir porté cette tunique irisée. Elle qui a pourtant déjà quasiment tout gagné dans le calendrier. Sa deuxième victoire sur le Tour de France, en août dernier, après avoir déjà enlevé le Circuit Het Nieuwsblad, le Tour des Flandres, la Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège et le Tour d’Italie, annonçait une pression supplémentaire pour la course en ligne des championnats du monde, ainsi qu’un statut de favorite. Encore fallait-il évacuer cette frustration de ces dernières saisons et partir à Montréal avec une autre tactique en poche et un caractère différent. Car si elle écrase souvent ses adversaires sur des pentes raides ou en haute montagne, la cycliste de 29 ans était connue ces dernières années pour ses difficultés à conserver son calme dans des situations tactiques complexes. Face à des adversaires qui savent qu’elle est la plus forte sur le plan physique, elle a souvent affiché un manque de sérénité qui lui ont coûté des succès. C’est notamment ce qui a permis à Kasia Niewiadoma-Phinney de la surprendre sur le Mont Ventoux, sur le dernier Tour de France, avant qu’elle réplique avec autorité sur les deux dernières étapes de l’épreuve.
Cette saison, quelque chose semble s’être toutefois débloqué. Tel Tadej Pogacar, Demi Vollering a mieux sélectionné ses courses, sans jour en trop, favorisant les stages et entraînements à la maison, en Suisse. Mieux entourée que jamais au sein de la FDJ-Suez, avec l’avènement de Celia Géry et d’Amber Kraak notamment, elle a également su profiter de cette force collective pour se rassurer. C’est avec ce groupe qu’elle a pu renverser le Giro, puis le Tour de France, au bout d’efforts parfaitement coordonnés avec ses équipières. Et si une adversaire reste dans sa roue, elle remet une pièce dans la machine, avec l’espoir de la mettre en difficulté, sans afficher un mécontentement qui pouvait lui coûter plus d’énergie par le passé.

À Montréal, l’équation se voulait toutefois plus complexe. Elle ne pouvait pas bénéficier cette fois de l’appui de la meilleure équipe du peloton. Il fallait composer avec des coéquipières qui sont habituellement des concurrentes dans une sélection néerlandaise qui a rarement brillé par sa solidarité ces dernières saisons. Le sélectionneur Laurens Ten Dam a finalement pris une décision radicale pour permettre à la n°1 mondiale de devenir pour la première fois championne du monde : ne désigner qu’une seule leader, Demi Vollering. Anna van der Breggen, Mischa Bredewold, Marianne Vos (qui se concentre sur les championnats du monde de gravel dans deux semaines) n’ont pas eu droit au chapitre cette fois, alors que Lorena Wiebes devait s’avouer vaincue face à un tracé probablement trop éprouvant pour ses qualités de sprinteuse (quoi que ?).
« Il faut tout de même du courage pour dire à ses équipières : vous devez toutes renoncer à vos propres chances pour moi et ensuite, je vais terminer le boulot. »
Demi Vollering
L’objectif était donc clair : tout pour une seule personne, attendue comme l’une des plus fortes du peloton. Cela pouvait être à double tranchant, avec le risque d’une leader esseulée dans le final et l’impossibilité pour la sélection de compter sur une autre concurrente pour viser l’arc-en-ciel. Mais la confiance régnait. Même si Demi Vollering n’avait pas donné de gage de confiance, la semaine précédente, sur le contre-la-montre terminé en huitième position. « Il faut tout de même du courage pour dire à ses équipières : vous devez toutes renoncer à vos propres chances pour moi et ensuite, je vais terminer le boulot. C’était difficile et, auparavant, je n’osais pas le faire. Le fait que j’ose désormais le demander fait toute la différence », a réagi la Néerlandaise lors de la conférence de presse suivant l’épreuve en ligne. « Ce n’était certainement pas le plan le plus facile, mais c’est celui qui a donné du moral à Demi », a abondé Laurens Ten Dam à l’agence ANP.
Sur un parcours usant, dominé par le Mont Royal, les Pays-Bas ont rapidement pris les devants pour contrôler le peloton. Quitte à griller très rapidement une équipière après l’autre, laissant Vollering avec seulement deux alliées à ses côtés à trois tours de la fin. Un tour plus tôt, la Française Maëva Squiban avait anticipé en solitaire, laissant les autres sélections dans l’expectative face à la poursuite néerlandaise. Karlijn Swinkels a jeté ses dernières forces dans ce travail, avant de céder le témoin à Puck Pieterse, transformée en équipière de luxe sur la montée de la colline montréalaise. Tout en explosivité, elle a dynamité le groupe des favorites pour finalement lancer Vollering en solitaire au sommet, à près de 39 kilomètres de l’arrivée.
15 secondes, 20, 35 même… La Néerlandaise semblait bien partie pour ce premier sacre mondial. Mais les efforts conjugués de l’Italienne Elisa Longo Borghini et de la Polonaise Kasia Niewiadoma-Phinney, bien aidées un temps par la Suissesse Marlen Reusser et la Française Juliette Berthet, faisaient douter la leader, qui voyait son avance fondre au fil de l’avant-dernier tour. « Il y a eu plein de moments où je pensais que j’étais partie trop tôt. Elles sont restées très près de moi, toujours, et je n’osais même plus me retourner », a confié Vollering, finalement revue avant l’avant-dernier passage sur la ligne d’arrivée. « Je me suis dit ‘merde !’, mais toujours en continuant d’y croire, car je le devais. »
Malgré ce retour, la cycliste hollandaise ne perdait pas son sang-froid. Pas plus quand Elisa Longo Borghini filait en solitaire avant la dernière ascension du Mont Royal. Elle se permettait de reprendre l’Italienne puis de la lâcher, avec la seule Niewiadoma-Phinney dans la roue, avant l’ultime sommet de la journée. « J’avais envisagé tous les scénarios à l’avance, ce qui m’a permis d’être prête à tout. Le scénario idéal était évidemment que cette échappée en solitaire aboutisse, mais ensuite, je devais passer au plan B le plus vite possible et foncer vers la ligne d’arrivée aussi vite que possible, pour ne rien regretter. » Un coup d’avance pour Vollering, qui essayait encore de lâcher sa dernière rivale sur l’avenue Pagnuelo, dernière colline du circuit, sans succès.
« Demi pouvait s’en sortir au sprint face à toutes les autres »
Laurens Ten Dam
L’objectif était d’éviter un sprint, a admis le sélectionneur Laurens Ten Dam, mais les feux restaient au vert dans tous les cas, a-t-il confié à l’ANP : « Kim Le Court-Pienaar était la seule avec laquelle Demi ne devait pas se retrouver seule. Mais elle pouvait s’en sortir face à toutes les autres, et elle l’a prouvé. » Effectivement, malgré le retour de Longo Borghini dans la ligne droite finale et le lancement du sprint par Niewiadoma-Phinney, Vollering ne se laissait pas surprendre et remontait aisément la Polonaise, prise de crampes dans les 50 derniers mètres. Elle attendait toutefois le dernier coup de pédale sur la ligne pour pouvoir lever les bras et savourer ce premier titre mondial. « Je n’ai jamais renoncé jusqu’à la ligne. Je me disais : ‘C’est pour moi !' ».
Rien ne pouvait se mettre en travers du chemin d’une telle championne du monde, parfaitement lancée par ses équipières, puis bien dans sa tête pour réagir à toutes les offensives marquantes du final. « Ce qui a changé ? J’ai simplement un an de plus et j’ai gagné en sagesse. Et je gère aussi de mieux en mieux la pression. Je parviens désormais à rester plus sereine en course. Avant, j’avais peur que ce soit la fin du monde si je ne gagnais pas, mais je sais maintenant que ce n’est pas le cas », a-t-elle encore admis en conférence de presse.
Et ses adversaires ne pouvaient que s’avouer vaincues, mais avec un large sourire affiché dès la ligne d’arrivée franchi. Car elles étaient conscientes de la valeur intrinsèque de la vainqueure du jour. « J’ai l’impression que j’ai donné 150% de ce que je pouvais aujourd’hui. Bien sûr, j’étais là pour gagner le maillot arc-en-ciel, mais je sais aussi que j’ai perdu face à la meilleure cycliste du monde. Je suis satisfaite sachant que j’ai donné mon meilleur », a commenté Kasia Niewiadoma-Phinney au média Escape Collective. « J’ai un grand respect pour ce que Demi a fait aujourd’hui, elle sera une digne championne du monde », a ajouté Elisa Longo Borghini au portail italien Tuttobici. « Personnellement, si on ne prend pas de risques dans la vie et dans le cyclisme, on ne gagne pas. J’aime la confrontation directe et faire souffrir sportivement mes adversaires. (…) Je me suis énormément amusée. J’essaie d’être toujours meilleure que Kasia et Demi et de les battre. Elles m’inspirent à être encore meilleure. » Et c’est ce qui rend les courses encore plus belles, avec du répondant et des coups tactiques qui peuvent transformer le suspense en une offensive bien placée.
Demi Vollering n’hésite pas à parler de « la plus belle victoire de (sa) carrière ». La Néerlandaise est en effet allée la chercher au forceps, après tant de déceptions sur une course aussi particulière qu’un championnat du monde. « On y court avec des coéquipières qui sont d’habitude des concurrentes. C’est ce qui rend difficile de mettre en place, en quelques jours, une équipe capable de réaliser une telle performance comme nous l’avons fait aujourd’hui. Je leur en serai éternellement reconnaissante », a-t-elle souligné. « J’ai connu de grandes déceptions par le passé, mais aujourd’hui, je ne peux qu’être très heureuse. C’est un rêve qui devient réalité. » Un rêve façonné grâce à ces erreurs transformées en carburant pour de futures victoires. Désormais moins stressée face aux situations dangereuses, plus sûre de sa force, Vollering peut enchaîner avec un nouveau titre européen une semaine plus tard à Ljubljana, du moins si la cohésion orange se confirme.
Les résultats de la course élites femmes des championnats du monde de cyclisme sur route à Montréal (180,1 km) :
Résultats fournis par FirstCycling.com
