Julian Alaphilippe, la fin d’un cyclisme à l’instinct

Ce sont finalement les médias qui ont annoncé la fin de carrière de Julian Alaphilippe, moins d’un mois après des déclarations sur le Tour de France qui laissaient penser à une lassitude et une difficulté à retrouver le plaisir qu’il a pu procurer au public durant plus d’une décennie.
Victoire Julian Alaphilippe - 1re étape Tour de Wallonie 2022 - Alain Vandepontseele
Le champion du monde Julian Alaphilippe (Quick-Step Alpha Vinyl) gagne la 1re étape du Tour de Wallonie 2022 – Photo : Alain Vandepontseele

L’annonce est aussi surprenante que le personnage. Sans crier gare, Julian Alaphilippe a pris sa retraite. D’abord annoncée dans la presse au bout de quelques rumeurs insistantes depuis le dernier Tour de France, sa fin de carrière a été confirmée deux jours plus tard sur les réseaux sociaux. Pas de grande fiesta, pas de critérium d’adieu, pas d’au revoir sur les courses qu’il a tant et tant animé, pas de haie d’honneur… Juste la discrétion d’une publication sur Instagram, loin des caméras et du public. La disparition est aussi fugace que ses sorties sur le Mur de Huy. À 34 ans, le Français a décidé lui-même de son destin, préférant une vie de famille au calme que d’une énième tentative de retour aux avant-postes.

En treize ans de carrière dans le WorldTour, dont onze dans le tricot de la Quick Step, Julian Alaphilippe a accumulé les victoires de prestige. Ses deux titres de champion du monde resteront dans les mémoires par leur qualité tactique et par la capacité du Français à enchanter le public par des fulgurances explosives dont il avait le secret. Ses trois succès sur la Flèche Wallonne, sa victoire sur Milan-Sanremo, son sacre sur le Strade Bianche, mais aussi son maillot à pois sur le Tour de France 2018, le maillot jaune qu’il avait conservé jusqu’à l’antépénultième étape de la Grande Boucle l’année suivante, ses victoires d’étape sur les trois Grands Tours… Le plus grand cycliste français du XXIe siècle a réalisé des exploits sur tous les terrains, se définissant comme un puncheur capable de briller sur tous les terrains quand les astres s’accordent. Son succès sur le contre-la-montre de Pau, tout de jaune vêtu en 2019, en est la preuve concrète.

Le Français Julian Alaphilippe (Quick Step) sur la 15e étape du Tour de France, le 21 juillet 2019. - Photo : ASO/Alex Broadway
Le Français Julian Alaphilippe (Quick Step) sur la 15e étape du Tour de France, le 21 juillet 2019. – Photo : ASO/Alex Broadway

La génération cycliste d’alors était dominée par ces coureurs capables de fulgurances, sans dominer l’ensemble d’une catégorie de courses ou d’une saison. Peter Sagan, Greg Van Avermaet, Philippe Gilbert, Jakob Fuglsang, Thibaut Pinot puis Wout van Aert, Mathieu van der Poel, Primoz Roglic… La surprise pouvait encore écrire le scénario d’une course, les classiques ne ressemblaient à aucune autre, au gré des offensives de chacun. Désigner un favori relevait alors du pari. Alaphilippe en profitait pour faire valoir son sens de la course, sa capacité à se faire discret pour ensuite allumer la mèche au moment opportun. Comme sur cette courte ascension du Sint-Antoniusberg (à peine 300 mètres) qui lui avait permis de s’isoler des favoris à un tour et demi de la fin du championnat du monde à Louvain, en 2021, lui permettant ainsi d’engranger son deuxième maillot arc-en-ciel. Ou lors de son dernier succès sur le Grand Prix de Québec, l’an dernier, lors duquel il avait pris l’échappée à près de 70 kilomètres de l’arrivée pour anticiper une arrivée chaotique. Parti avec Pavel Sivakov et Alberto Bettiol à trois bornes du but, il avait initié tous les mouvements nécessaires à sa dernière victoire sur le circuit professionnel. Non pas en attaquant à tout va ou en mettant une cartouche unique au loin, plutôt en calculant ses efforts, à l’expérience.

Le Français Julian Alaphilippe attaque sur le Poggio lors de Milan-Sanremo, devant Peter Sagan et Michal Kwiatkowski, en 2019. - Photo : RCS Sport/Luca Bettini/BettiniPhoto
Le Français Julian Alaphilippe attaque sur le Poggio lors de Milan-Sanremo, devant Peter Sagan et Michal Kwiatkowski, en 2019. – Photo : RCS Sport/Luca Bettini/BettiniPhoto

Ses sacres feraient presque oublier ses errances. Comme sur l’Amstel Gold Race 2019, durant lequel il s’est sabordé avec Jakob Fuglsang et Michal Kwiatkowski, se retournant sans cesse dans les trois derniers kilomètres. Une attente insoutenable qui a permis à Mathieu van der Poel de réaliser un retour fou pour une victoire au bout d’un sprint de 400 mètres.

Comme sur Liège-Bastogne-Liège 2020, sur lequel il a levé les bras pour sa première course avec le maillot arc-en-ciel sur les épaules. Mais 30 mètres trop tôt, permettant le retour de Primoz Roglic qui l’a ainsi devancé sur la ligne grâce à un jet de vélo bien placé. Il sera même relégué à la dernière place du groupe (la cinquième) en raison d’un sprint jugé dangereux face à Marc Hirschi et Tadej Pogacar.

Comme sur la Clasica San Sebastian 2024, durant laquelle il avait fait la différence avec Marc Hirschi dans le final, avant de se retourner sans cesse, inquiet de voir un plus grand groupe rentrer sur le duo. Sauf que cette habitude à regarder derrière lui a permis à Hirschi d’anticiper le sprint et de le détrôner sur la côte basque.

Autant d’épisodes qui montrent à quel point Julian Alaphilippe était un cycliste à part, porté par l’instinct. Pendant qu’un Chris Froome alternait la centaine de coups de pédale et les coups de tête vers son compteur pour vérifier sa puissance-étalon à chaque offensive en montagne. Pendant que les jeunes pousses arrivent de plus en plus tôt dans le peloton, grâce à un programme d’entraînement, de nutrition et de stages au millimètre. Pendant que les coureurs de classement général profitent désormais d’une ou deux étapes de montagne pour faire la différence et annihiler toute opposition. Lui a porté un cyclisme romantique qui semblait émouvoir les supporters du peloton. Une façon de rouler qui pouvait décontenancer, qui pouvait paraître absurde au vu de la débauche d’efforts, mais qui a mené à de grands succès. Des victoires qui compensent les quelques revers cités plus tôt.

Ce cyclisme-là aurait-il disparu ? On pourrait en douter en voyant Tadej Pogacar s’élever sur les pédales à plus de 50, 60, 70, 90 kilomètres de l’arrivée, et fuir en solitaire vers un palmarès encore plus prestigieux. Le Slovène a développé un talent encore plus peaufiné, sur tous les terrains, et n’a jamais souffert des fracas qui ont miné la fin de carrière d’Alaphilippe. Sa chute sur le Tour des Flandres 2020, au bout d’un nouveau mouvement soudain d’inattention face à une moto arrêtée sur le bord de la route, puis celle encore plus douloureuse sur Liège-Bastogne-Liège 2022, qui lui a coûté une omoplate et un pneumothorax, ont clairement eu raison des forces explosives du Français. Rien ne dit qu’il aurait pu être au niveau de « Pogi », évidemment, mais ces tracasseries en cascade ont usé sa condition et surtout son mental.

Julian Alaphilippe Podium Vainqueur Flèche Wallonne 2021 - ASO Aurélien Vialatte
Le champion du monde Julian Alaphilippe tient son trophée du vainqueur de la Flèche Wallonne 2021 – Photo : ASO/Aurélien Vialatte

S’il a affiché une certaine motivation à l’ouverture de sa première saison sous le maillot de l’équipe Tudor, sa cinquième place sur le Tour de Suisse et sa victoire sur le Grand Prix de Québec ont caché une frustration de ne plus parvenir à surprendre et à faire la différence par ces offensives bien jaugées. Pour sa dernière saison, son absence sur les Flandriennes et ses abandons sur l’Amstel Gold Race puis la Flèche Wallonne étaient les premiers signes d’une difficulté à se remettre dans le bain qui lui avait permis de briller durant tant de saisons sur les classiques. Ses déclarations sur le Tour de France avaient fini de convaincre les suiveurs d’un futur recalibrage vers d’autres courses. La retraite était finalement plus proche qu’attendu.

« Loulou » laisse derrière lui des centaines de vidéos de ses pitreries dans le peloton et en dehors, depuis ses premières danses dans le bus de la Quick Step aux wheelies qu’il délivrait dans les montagnes. Une ferveur naturelle qu’il affichait même face au président français Emmanuel Macron, avec quelques coups de sourcils pour faire rire et sourire. Cette explosion d’émotions manquera au peloton, tant elle donnait un caractère humain au cycliste. C’est bien ce dont le cyclisme avait besoin.

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