Comme en 2024, le suspense était absent au sommet du classement général. Certes, Jonas Vingegaard a remporté une étape de moins que son rival slovène Tadej Pogačar à l’époque et s’est imposé avec « seulement » 5:22 d’avance sur son plus proche adversaire, contre près de dix minutes pour le champion du monde, deux ans auparavant. Ces aspects ne sont que secondaires face au scénario produit par le Danois durant ces trois semaines : sur chaque importante étape de montagne, avec une arrivée au sommet, il a placé toute son équipe en tête, suivant méthodiquement la même approche. Une accélération progressive depuis Tim Rex jusqu’à Davide Piganzoli, en passant par Victor Campenaerts, Bart Lemmen et Sepp Kuss, pour mettre sur orbite le leader dans les dix derniers kilomètres. Ces frappes chirurgicales avaient l’avantage de l’efficacité, tant personne ne parvenait à suivre ce rythme effréné, pas même l’Autrichien Felix Gall (Decathlon-CMA CGM), souvent le dernier à essayer de suivre la roue du futur maillot rose, souvent sans succès. Mais elles n’offraient que peu de spectacle dans la lutte pour le général.

Heureusement, ce Tour d’Italie ne s’est pas résumé à cette course au maillot rose, rapidement dévolu à Jonas Vingegaard, devenu le premier coureur du peloton actuel à s’offrir les trois Grands Tours. Comme souvent sur le Giro, les belles histoires se sont accumulées, mais il fallait cette fois se concentrer sur les étapes pour espérer briller. Comme cette cinquième étape vers Potenza sur laquelle un large groupe a obtenu la bénédiction des Visma-Lease a Bike, lessivés comme le reste du peloton par des trombes d’eau et un froid inhabituel. L’Espagnol Igor Arrieta (UAE Team Emirates XRG) et le Portugais Afonso Eulalio (Bahrain Victorious) ont profité de l’opportunité pour s’afficher au grand public, malgré leurs 23 et 24 ans respectifs. Le premier a attaqué tant et plus, le second semblait parti vers la victoire. Finalement, une chute les a tous deux mis au sol, Arrieta a même failli louper la bonne route à un moment, mais au final, les deux hommes ont eu leur succès. L’Espagnol a obtenu l’étape, le Portugais a récupéré le maillot rose pour près de dix jours et s’est également offert une place idéale pour le maillot blanc de meilleur jeune qu’il remportera finalement à Rome.

Heureusement, il y a eu ces sprints surprenants qui ont rappelé que les trains ne sont pas toujours assurés de la victoire. Unibet Rose Rockets l’a compris à ses dépens du côté de Naples : trop entreprenants à l’avant, dans l’espoir de permettre à Dylan Groenewegen de lever les bras à nouveau sur un Grand Tour, ils ont pêché sur le plan technique et chuté. L’Italien Davide Ballerini (XDS Astana Team) en a profité pour s’offrir un succès en opportuniste, avec ce brin de chance qui bouleverse les pronostics. Il s’agissait ainsi du deuxième succès de l’équipe kazakhe, après le succès inattendu sur la deuxième étape, de Guillermo Thomas Silva, premier Uruguayen à gagner une étape sur un Grand Tour et à porter un maillot de leader sur une telle épreuve. Le troisième succès de Paul Magnier (Soudal Quick-Step) du côté de Pieve di Soligo était tout aussi imprévisible. Le Français avait besoin de ce succès pour sécuriser le maillot cyclamen, mais le passage du Mur di Ca del’ Poggio à moins de dix kilomètres du but, outre le dénivelé précédent, semblait trop rude pour un tel sprinter. Le soutien collectif et l’appui d’un Jasper Stuyven revigoré dans le final ont finalement permis au jeune coureur de se placer en tête dans les 150 derniers mètres, signant un succès inespéré. Les larmes versées derrière le podium le confirmaient.

Heureusement, ces luttes pour les étapes dites de transition, sur lesquelles les candidats au général ont laissé filer, ont enflammé le public. L’Équatorien Jhonatan Narvaez (UAE Team Emirates XRG) a certes dominé ces journées, lui permettant de faire douter Paul Magnier en tête du classement par points. Pourtant, même ces succès n’étaient pas assurés, tant les batailles ont été pétries de suspense. Face à Andreas Leknessund (Uno-X Mobility), trois fois deuxième sur ce Giro, ou face à Enric Mas (Movistar Team), le champion d’Équateur a dû se découvrir. Heureusement, il n’était pas seul à lever les bras durant ce type de journées. À l’image du Belge Alec Segaert (Bahrain Victorious), finisseur de rêve sur la 12e étape vers Novi Ligure, de l’Italien Alberto Bettiol (XDS Astana Team), en attaquant précis sur les routes de sa compagne à Verbania, du Norvégien Fredrik Dversnes (Uno-X Mobility), qui a eu raison de tous les sprinters sur le critérium de Milan, ou du Danois Michael Valgren (EF Education-EasyPost), tout en opportunisme dans les derniers hectomètres d’Andalo.

Heureusement, la lutte pour les classements annexes a été bien plus attrayante que celle pour le maillot rose. Paul Magnier a finalement ramené à Rome la tunique cyclamen avec un large écart, mais il a dû s’employer face à la force de frappe de Narvaez sur les étapes plus vallonnées, jusqu’à ce que l’Équatorien soit contraint à l’abandon sur chute à trois jours de l’arrivée. Afonso Eulalio a aussi puisé dans des ressources insoupçonnées en montagne pour conserver la tête du classement des jeunes. Malgré la domination de Davide Piganzoli dans les principales étapes de montagne, le Portugais a conservé une minute suffisante pour gagner un maillot blanc qui pourrait changer la suite de sa carrière, même s’il restera certainement un chasseur d’étapes plus qu’un spécialiste du classement général de Grands Tours. Enfin, Giulio Ciccone (Lidl-Trek) a affiché une combativité exceptionnelle pour espérer remporter un nouveau succès d’étape sur le Giro. Il a cependant toujours été bloqué par les Visma-Lease a Bike. Mais il a accumulé dans le même temps les points nécessaires pour le classement de la montagne et a bénéficié dans l’avant-dernière étape de la clémence de Jonas Vingegaard pour assurer sa tunique bleue le lendemain.
Ce Giro ne restera pas forcément dans les annales au vu de son scénario pour le classement général. Felix Gall, Jai Hindley (Red Bull-Bora-Hansgrohe), Thymen Arensman (Netcompany-INEOS Grenadiers) ou Derek Gee-West (Lidl-Trek) n’ont jamais été en mesure de surprendre Jonas Vingegaard, et n’ont même jamais tenté de faire vaciller le collectif Visma-Lease a Bike. Encore fallait-il en avoir les capacités, certes. D’autres équipes ont compris de leur côté qu’il y avait une autre lutte à mener, qu’il y avait la possibilité de monter sur le podium d’une autre manière, hors des étapes cochées par Visma-Lease a Bike. Face à la domination d’un homme, la stratégie doit être de diverger. Garder de l’énergie pour ces autres journées qui ne semblent pas tailler pour le maillot rose, faire des alliances avec d’autres, privilégier l’offensive tardive, mener plusieurs fronts à l’image des UAE Team Emirates XRG ou Lidl-Trek. Il y avait de la marge, encore fallait-il en profiter avec précision.
Il reste une légère déception à la vue d’un parcours qui fait encore trop souvent la part belle aux plus puissants. La troisième semaine du Giro est devenue une tradition, avec tant et plus de montagne pour faire vaciller le classement général. Sauf que cela n’a servi, cette année, qu’à conforter la force du maillot rose. Les étapes les plus intéressantes étaient finalement celles aux profils moins traditionnels, ce que l’épreuve italienne s’est fait un plaisir de dévoiler ces dernières saisons. L’organisation s’est malheureusement enfermée dans ce scénario d’un final absolument dantesque pour satisfaire le besoin de spectacle, en oubliant finalement que le sel des Tours d’Italie réside aussi dans ces tracés atypiques, aux profils de classiques qui favorisent les tactiques inhabituelles. Même si cela reste difficile de surprendre lorsqu’un des plus grands coureurs de Grands Tours de sa génération se présente au départ dans une condition quasiment optimale… Comme s’il n’y avait finalement pas grand-chose à faire face à ce spectacle d’un autre genre.
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