Le peloton féminin mérite plus qu’une heure de retransmission télévisée

Toutes les classiques printanières organisées par ASO ont cette année proposé une édition féminine disputée après son pendant masculin. Un essai destiné à garder le public sur le bord des routes, mais qui réduit comme peau de chagrin les retransmissions télévisées, au détriment du développement de la discipline.
La Suissesse Franziska Koch célèbre la victoire de la championne d'Allemagne Franziska Koch (FDJ Suez-United) sur Paris-Roubaix Femmes, le 12 avril 2026. - Photo : ASO/Billy Ceusters
La Suissesse Franziska Koch célèbre la victoire de la championne d’Allemagne Franziska Koch (FDJ Suez-United) sur Paris-Roubaix Femmes, le 12 avril 2026. – Photo : ASO/Billy Ceusters

Depuis 2020 et la crise du Covid-19, Flanders Classics a pris un engagement, désormais étendu à l’ensemble de ses classiques inscrites au WorldTour : toutes les classiques printanières féminines se disputent après les éditions masculines. L’objectif est ainsi de proposer au public de rester un peu plus longtemps sur le bord des routes pour suivre deux courses dans un délai rapproché sur un même parcours. Sachant que le cyclisme masculin reste plus populaire dans le grand public, l’organisation belge a estimé que les spectatrices et spectateurs allaient certainement préférer suivre la course masculine, et d’éventuellement prolonger, plutôt que le contraire.

Cette décision a également eu un impact sur la retransmission télévisée. Les arrivées des deux courses se suivent ainsi en moins de deux heures et les femmes bénéficient enfin d’un direct de leur finale sans empiéter sur la retransmission des hommes. Car auparavant, avec une arrivée du Tour des Flandres féminin vers 15h30, par exemple, seuls les fans de cyclisme féminin allaient finalement décrocher sur l’arrivée du Ronde, alors que la course battait son plein du côté masculin. Avec cette nouvelle organisation, la première course se termine vers 16h00, et après quelques interviews, les téléspectatrices et téléspectateurs peuvent se concentrer sur la seconde épreuve, tout aussi voire plus palpitante encore.

Face au succès de cette formule, et à la demande d’un peloton qui ne demande que davantage de couverture médiatique pour attirer les sponsors et favoriser le développement de son sport, ASO a emboité le pas l’an dernier sur les classiques ardennaises et cette année sur Paris-Roubaix. Désormais, toutes ces classiques suivent ce schéma de la course masculine suivie de son pendant féminin. Mais il y a une grande différence entre le produit proposé par l’organisateur français en télévision et celui initié par Flanders Classics : la retransmission télévisée a été cette année bien moindre du côté de Roubaix, Huy ou Liège…

Photo : ASO/Gaëtan Flamme

Si les courses flandriennes disposent effectivement d’un direct en télévision en parallèle à l’épreuve masculine (sur Canvas en Flandre, sur RTL Play en Wallonie ou sur Pickx), permettant ainsi la diffusion des 70 à 100 derniers kilomètres de chaque épreuve, les compétitions d’ASO ne disposent pas, pour leur part, d’une telle couverture et s’enchaînent simplement sur la même chaîne. Cela signifie qu’après toutes les interviews de la course masculine, seuls les 30 à 50 derniers kilomètres des épreuves féminines ont été, cette année, diffusés en direct. Cela peut sembler négligeable, vu que l’arrivée est au moins retransmise, ce qui n’était même pas le cas pour la Flèche Wallonne Femmes il y a une quinzaine d’années à peine – et on ne parle même pas des éditions suivantes durant lesquelles seules les caméras fixes dans le Mur de Huy permettaient une retransmission des 900 derniers mètres… Pourtant, cela démontre bien un recul par rapport aux standards télévisés mis en place depuis la pandémie, dans une volonté de médiatiser une discipline en plein essor.

Lorsque Paris-Roubaix Femmes était organisé le samedi, depuis 2021, il était possible de voir les événements jusqu’à 85 kilomètres avant l’arrivée. Cette année, malgré l’ajout de secteurs pavés inédits, il ne restait déjà plus que 58 kilomètres quand l’antenne a été prise. Il a d’ailleurs fallu attendre près d’une demi-heure avant que la réalisation propose autre chose que des plans d’hélicoptère ou à l’arrière du peloton, avec des images qui semblent principalement transmises grâce à la 5G au vu de leur qualité. Une source à France Télévisions confirme qu’il a fallu le temps que des motos caméras et un hélicoptère relais qui avaient suivi la course masculine retournent vers le peloton féminin pour enfin obtenir une réalisation digne de ce nom.

Sur les classiques ardennaises, c’était encore pire : le public n’a même pas pu suivre la deuxième et avant-dernière ascension du Mur de Huy et a découvert les premières images à 35 kilomètres du but, pour à peine 53 minutes de direct. Pour Liège-Bastogne-Liège, on était à 46 bornes de la Cité ardente, pour 1h08 de retransmission… Plusieurs faits de course ont ainsi été manqués dimanche dernier, comme la crevaison de Lotte Kopecky sur la côte de Wanne qui l’a évincée de toute course en tête ou les multiples offensives de Pauline Ferrand-Prévot sur les premières côtes de la Doyenne qui n’ont finalement été expliquées qu’après la course, grâce aux réactions des coureuses sur la ligne d’arrivée.

Ce manque de visibilité a également heurté Demi Vollering, vainqueure de la Flèche Wallonne et de Liège-Bastogne-Liège. « Nous prenions le départ [de ces classiques] très tôt, mais la retransmission en direct était plus longue », a-t-elle confié en conférence de presse après la Doyenne. « Maintenant, nous avons droit à une courte couverture en télévision, parce que la retransmission ne démarre qu’après la course masculine. Mais cela ne doit pas être si difficile. Si les horaires restent comme ils sont, vous pourriez très bien montrer les deux courses en même temps ou passer de l’une à l’autre selon le scénario. » La première idée a d’ailleurs déjà été mise en place par Flanders Classics et prend encore plus de sens à l’heure des services de streaming, qu’ils soient nationaux ou internationaux.

Sur l’idée des retransmissions diffusées en alternance sur une même chaîne, cela semble plus compliqué à mettre en place, même si cela existe notamment en football, lorsque plusieurs matches d’un championnat ou d’une coupe d’Europe ont lieu en même temps. « Selon moi, cela devrait être totalement faisable, principalement quand Pogacar est seul sur la route et que vous savez déjà ce qu’il va se passer », a-t-elle souri. « Le plus important est que nous continuions d’en parler haut et fort. J’entends les commentaires de personnes se disant très déçues par ces retransmissions si courtes. J’espère que ça changera ».

Elle en a remis une couche sur Instagram, quelques heures avant son succès à Liège. « Nous venons de loin, mais cela montre que nous n’y sommes pas encore. (…) [Montrer] seulement les 30 derniers kilomètres d’une course n’est pas suffisant. Ce n’est pas juste et nous devons continuer de le rappeler. Nous venons de loin, mais de tels moments me rappellent que notre sport mérite d’être vu intégralement, et pas seulement pour ses finales. Ce n’est pas simplement une comparaison, c’est donner à notre sport la visibilité qu’il mérite », a-t-elle lancé.

Certes, la réalisation de deux courses cyclistes en même temps représente un défi et un coût pour les équipes de production de France Télévisions (en charge de Paris-Roubaix) et de la RTBF (en charge des classiques wallonnes). Mais l’exemple de Flanders Classics, qui s’est associé à la société de consultance KPMG pour assurer un budget équitable pour les hommes et les femmes, montre qu’il est possible d’offrir une couverture égale et qui profite à l’ensemble du sport.

Car l’engouement pour le cyclisme féminin est là, en témoignent les audiences en progression, même malgré une couverture télévisée limitée. On dénombrait 1,72 million de téléspectatrices et téléspectateurs en moyenne sur France 3 (avec un pic à 2,8 millions) lors de Paris-Roubaix Femmes, contre 1,1 million l’année précédente (avec pourtant la victoire de la Française Pauline Ferrand-Prévot à l’époque). Sur Liège-Bastogne-Liège, la RTBF a enregistré 98.594 personnes en moyenne devant l’écran, dimanche dernier, contre 88.115 en 2025. Le plus frappant est certainement l’exemple de la VRT, devant laquelle près d’un million de personnes étaient rassemblées (970.000) devant le Tour des Flandres féminin, contre à peu près 220.000 en 2019, quand la course se déroulait avant les hommes.

Bref, le public est là, il s’est construit et peut encore grandir si les moyens sont mis pour assurer une couverture égale. Ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui. L’idéal serait même de pouvoir disputer ces différentes épreuves à des jours différents, comme ce que proposait Paris-Roubaix entre 2021 et 2025. Cela représenterait toutefois un coût supplémentaire pour les organisations, notamment en termes de sécurité pour assurer la fermeture des routes. Autant d’idées qui doivent permettre au cyclisme féminin d’enfin être considérée comme une discipline à part entière, et non pas comme un show secondaire. Le débat est donc encore loin d’être refermé.

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