Jeux Olympiques – Tokyo 2020 : Carapaz l’audacieux en or, Van Aert le piégé en argent

Les courses olympiques dévoilent des scenarii inattendus. La course aux médailles, les équipes réduites et le tracé souvent inédit provoquent des surprises. Idéales pour les audacieux, moins pour les attentistes. Ce panache a mené l’Équatorien Richard Carapaz sur la plus haute marche de la boîte, offrant une première médaille d’or à son pays depuis vingt-cinq ans. Pendant que les deux autres grands protagonistes de cette course, le Belge Wout van Aert et le Slovène Tadej Pogacar, complétaient le podium devant des concurrents amorphes dès qu’il s’agissait d’imaginer un regroupement entre favoris dans le final.

L’audace paye sur l’Olympe

Imaginer remporter une course olympique sur une arrivée massive, c’est encore croire aux lauriers pour le plus fort du jour. Certes, il faut de la puissance et de la fraîcheur pour s’imposer sur une épreuve qui n’a lieu que tous les quatre (ou cinq, cette fois) ans. Mais il s’agit également de flairer le bon coup, la bonne offensive face à des favoris isolés et contraints de se regarder en chiens de faïence. La bonne offensive est donc partie sur ce passage en bord de lac, entre le terrible Mikuni Pass qui avait fait le ménage suite à l’offensive de Tadej Pogacar, et le Kagosaka Pass, dernière ascension répertoriée de cette course à près de 5 000 mètres de dénivelé. Une grosse étape du Tour à avaler sur plus de 200 bornes et avec seulement cinq coureurs maximum par équipe. Cela use les organismes, surtout quand le taux d’humidité dépasse les 80% et la température déborde au-delà des 30°C.

Dans cette fournaise, c’est sur un léger faux-plat que Richard Carapaz s’est échappé avec l’Américain Brandon McNulty, à près de 30 kilomètres de l’arrivée. Après un effort déjà intense qui avaient vu 13 coureurs sortir du sommet avec un avantage certain, tout le monde regardait ce Wout van Aert qui avait réussi à refaire une vingtaine de secondes sur les meilleurs grimpeurs de ces J.O. Personne ne voulait se disputer un sprint face à un tel favori capable d’enchaîner les pourcentages à deux chiffres et d’ensuite sprinter comme sur les Champs-Élysées. Alors, Carapaz et McNulty ont fait comme d’autres avant : ils ont accéléré, tenu un haut rythme dans la plaine et espéré que personne ne comble ce trou creusé grâce à l’attentisme de grimpeurs trop inquiets de voir un maillot noir-jaune-rouge dans la roue.

Facile dans la roue du rouleur américain, Carapaz remettait les gaz à six kilomètres du but, sur une colline menant au circuit automobile de Fuji. Idéale pour ses qualités de puncheur-grimpeur, qu’il avait déjà affichées sur Liège-Bastogne-Liège au printemps. Le faciès fixé sur l’horizon, le gamin d’El Carmelo ne se désolidarisait pas de ses pédales durant ces derniers kilomètres interminables. La messe était pourtant dite depuis longtemps dans un groupe de poursuite toujours peu enclin à la solidarité temporaire. Ce ne sont que dans les 200 derniers mètres que Carapaz se levait enfin de son guidon pour lever les bras et saluer les quelques milliers de personnes autorisées à assister à ce premier sacre olympique pour le troisième du récent Tour de France.

Ce fils de fermier, qui s’entraîne encore et toujours sur les montagnes de son pays culminant de 2 500 m à 5 000 mètres d’altitude, a placé l’Équateur sur la carte du cyclisme mondial, et le place désormais dans le paysage olympique. «La Locomotive de Carchi» n’a pas laissé échapper de larmes, mais son sourire caractéristique a ébloui le circuit de Fuji. «C’est un moment incroyable. Tout ce que je ressens ne peut rentrer dans mon corps… J’ai travaillé dur pour être ici et je réussis finalement à atteindre le meilleur résultat possible», se réjouit le premier coureur parvenu à enchaîner un podium sur les trois Grands Tours et une médaille d’or olympique.

Wout van Aert encore trop seul

Derrière Carapaz, l’argent se disputait entre Wout van Aert, visiblement cuit par ces derniers kilomètres à assumer sa responsabilité de favori, et Tadej Pogacar, avec une pointe de vitesse toujours acérée sur une course aussi rude. Le Belge décroche finalement la deuxième place. Comme sur les championnats du monde du contre-la-montre à Imola. Comme sur les championnats du monde sur route à Imola. Comme sur les championnats du monde de cyclo-cross à Ostende. Le tout en un an à peine. «J’avais les jambes pour gagner, j’ai fait le maximum et j’ai obtenu le meilleur résultat que je pouvais atteindre», estime le leader belge.

Isolé au sommet du Mikuni Pass, Wout van Aert s’est retrouvé avec une pancarte bien lourde dans le dos et une dizaine de favoris sur le porte-bagages. Longtemps, le coureur belge s’est essayé au contre ou aux relais appuyés mais à part Pogacar, également visé par ces candidats à la médaille, tout le monde restait dans le sillage sans autre travail. «Richard Carapaz était très fort et c’était difficile pour moi d’être avec ces autres coureurs qui avaient décidé de rester dans ma roue», confirme Van Aert.

Certes, le champion de Belgique était attendu comme le favori à éjecter pour croire en un meilleur résultat sur la ligne d’arrivée. Mais la tactique belge a étonné. L’objectif, comme l’indique Van Aert, était de grimper le Mikuni Pass au tempo, grâce au travail de Tiesj Bennot et de Mauri Vansevenant. Après que Greg Van Avermaet s’est démené en tête de peloton durant une centaine de kilomètres pour combler l’écart avec l’échappée matinale. Mais dès que Pogacar a accéléré, Van Aert s’est retrouvé sans soutien, contraint de faire des efforts bien trop importants face à des adversaires amorphes.

Cela avait déjà été le cas à Imola. Certes, Julian Alaphilippe était alors le plus fort dans l’ultime mur, mais la Belgique avait également pris le poids de la course sur ses épaules, se plaisait donc à se montrer comme la formation favorite, et se retrouvait du coup épiée par toutes les autres nations au moment de la décision finale. Avec un seul leader devant, contraint de donner bien plus que d’autres favoris. Et cette fois, sur le circuit nippon, les Belges ont tout contrôlé, et la seule offensive de Remco Evenepoel («pas l’attaque la plus intelligente de ma vie», avoue-t-il) a été rapidement annihilée. Ce dernier a d’ailleurs dû rapidement baisser pavillon, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agissait de sa première classique de plus de 200 kilomètres depuis sa lourde chute sur le Tour de Lombardie…

Moins d’efforts dépensés en début de course auraient sûrement permis à Tiesj Benoot ou Mauri Vansevenant de tenir plus longtemps dans le Mikuni, voire de rentrer dans la descente suivante vu l’attente de certains candidats à la victoire. À l’aube des championnats du monde en Belgique, le coach fédéral Sven Vanthourenhout devra en tout cas analyser et imaginer une autre tactique car la formation noire-jaune-rouge risque encore de se retrouver avec une pression telle qu’elle ne pourra pas se permettre un nouveau travail de tous les diables, sans récompense irisée au final.

Pogacar a tout fait pour l’or

Premier favori à attaquer le groupe belge sur le Mikuni Pass, le vainqueur du dernier Tour de France a confirmé qu’il n’avait rien perdu de sa condition lors de son voyage vers le Japon. Tadej Pogacar a rapidement fait rouler son équipier Jan Tratnik, équipier-modèle jusqu’au juge de paix de cette course olympique, avant de se montrer aux avant-postes avec Primoz Roglic, mystérieux quant à son état de forme depuis son abandon sur le Tour. Il a finalement été rapidement révélé devant la caméra de tête que «Pogi» était le leader d’une sélection qui a également pris ses responsabilités. Alors que Roglic souffrait de crampes et devait laisser filer…

Malgré le retour de Wout van Aert au sommet du Mikuni Pass, et après un gros travail avec son équipier à l’année Brandon McNulty, Pogacar s’est encore donné dans les relais puis dans la poursuite derrière Carapaz et McNulty. Le Slovène semblait conscient de son état de grâce du jour, et de sa capacité à titiller Wout van Aert en cas de sprint sur le circuit de Fuji. Et cela a bien failli se dérouler avec une photo-finish qui a dû déterminer les deux médailles derrière Carapaz.

«Dans le groupe, beaucoup espéraient la médaille, mais il ne se battait pas pour l’or. Moi, je l’avais toujours en tête. Mais quand j’ai vu que ce n’était pas possible de rentrer sur Carapaz à deux kilomètres de l’arrivée, je me suis concentré sur le sprint. Je suis super heureux», se réjouit quand même le Slovène, qui a souligné le travail de sa formation, dont Tratnik.

Jouer la médaille

Il n’y avait donc aucune autre médaille à distribuer pour ceux qui, derrière, ont laissé la poursuite aux favoris. Une quatrième médaille aurait pu être attribuée à McNulty vu ses efforts avec Pogacar puis Carapaz, avant de s’effondrer à quatre kilomètres du but. Mais le podium est ainsi fait. Il n’y avait plus qu’un diplôme olympique (une place dans le Top 8) à conquérir, pour éviter le fiasco. «Dans le final, j’avais de super sensations. Après, on s’était dit avec Thomas (Voeckler) qu’il ne fallait pas que je roule dans le groupe si on arrivait pour la médaille et qu’il fallait tout miser sur le sprint. C’est ce qu’on a fait», affirme le Français David Gaudu à France Télévisions après sa septième place conquise au bout d’un final passé dans les roues. Une tactique surprenante vu les jambes affichées par Van Aert et Pogacar depuis le départ des animations en tête de course.

«Les autres gars ont mérité leur médaille. J’ai essayé de sprinter avec eux mais c’est difficile de sprinter contre Van Aert. (…) C’était une course d’usure, et tout le monde était à bloc à cause de la chaleur», relate pour sa part le Néerlandais Bauke Mollema, quatrième. Alors certains comptaient leurs efforts. Cela a fini par faire mal à l’Italien Alberto Bettiol, criblé de crampes à une dizaine de kilomètres du but et contraint de laisser partir le groupe de poursuite. Ou à l’Allemand Max Schachmann, qui a fait l’élastique depuis le Mikuni Pass avant de le casser sur le circuit de Fuji.

Dans un cyclisme qui ne retient que rarement les podiums finaux, à l’exception du Tour de France et éventuellement des championnats du monde, cette course olympique était l’occasion pour certains de se faire un nom, d’essayer une course différente. L’enjeu était visiblement trop grand pour certains, qui préféraient croire en une place d’honneur qu’en une bagarre pour l’or. Tant pis pour eux, ils devront attendre 2024.

Résultats de la course masculine sur route des Jeux Olympiques de Tokyo (Musashinonomori Park > Fuji International Speedway, 234 km) :

Photo : capture Eurosport

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