Deux ans après l’incroyable scénario de la dernière étape de l’Alpe d’Huez, permettant à Kasia Niewiadoma-Phinney d’obtenir sa première victoire finale pour seulement quatre secondes face à Demi Vollering, personne ne s’attendait à un scénario aussi haletant pour conclure cette cinquième édition du Tour de France Femmes. Tout le monde pouvait l’espérer, mais la réalité ne pouvait être aussi folle, si ? Les concurrentes de cette épreuve en neuf étapes ont finalement prouvé que le parcours baptisé comme le plus dur de son histoire a tenu ses promesses. Les coureuses ont fait la course jusqu’au dernier kilomètre. Le fait que cinq femmes se sont partagées le maillot jaune en neuf jours, un record depuis le retour du Tour de France féminin, en dit long sur le suspense qui a régné entre Lausanne et Nice. Et au bout de cette semaine folle, la Néerlandaise Demi Vollering (FDJ United-Suez) a remporté un deuxième classement général, trois ans après son premier succès final.
Son sacre n’avait rien d’acquis au vu de l’erreur tactique du Mont Ventoux, sur lequel elle a évité une attaque supplémentaire face à la porteuse du maillot jaune Marlen Reusser (Movistar), ce qui a permis à Kasia Niewiadoma-Phinney (Canyon//SRAM) de prendre les devants et de glaner plus d’une minute sur ses deux rivales au sommet du « mont chauve ». Le lendemain, Vollering retenait la leçon. Pas question de laisser la course se faire sans elle. Les FDJ United-Suez ont travaillé à point dans les derniers tape-culs de l’arrière-pays niçois pour permettre à leur leader néerlandaise de sortir dans son style explosif sur la seule partie à plus de 10% de ce final. Même si son équipière Célia Géry réalisait un arrêt douteux devant le reste des favorites, Vollering affichait sa meilleure condition sur ce mur pour creuser l’écart et plonger vers Nice avec l’espoir de glaner suffisamment de secondes face à Niewiadoma-Phinney. Cela tombait bien pour elle : la Polonaise explosait complètement au sommet du mur et ne parvenait pas à récupérer dans les sept derniers kilomètres vers la Promenade des Anglais. La championne d’Europe pouvait ainsi célébrer une deuxième victoire d’étape sur ce Tour et en prime récupérer le maillot jaune avec seulement huit secondes d’avance sur Niewiadoma-Phinney.
La polémique autour du geste de Géry aurait pu gâcher la finale de ce Tour, mais la quadruple ascension du col d’Éze sur la dernière étape a rappelé à quel point ce peloton a bien trop de respect pour ne pas reprendre la course explosive qui a animé ce Tour de France Femmes depuis Lausanne. Demi Vollering a profité de cette dernière étape pour confirmer sa domination sur les côtes explosives, avec quatre attaques dont la dernière était la bonne pour lâcher Niewiadoma-Phinney, qui avait elle même tenté deux offensives sans succès dans le dernier passage du col d’Èze. La descente technique franchie, la Néerlandaise n’avait plus qu’à dérouler jusqu’à la promenade des Anglais, encore une fois. « Je n’avais jamais gagné avec le maillot jaune avant, c’est donc un objectif supplémentaire réalisé », disait-elle à l’arrivée après une troisième victoire d’étape à Nice. Elle remerciait l’ensemble de ses équipières et de son staff, réaffirmant sa générosité. « Je voulais indiquer clairement que nous n’avions pas gagné hier à cause d’un fait de course, mais que nous sommes une équipe qui gagne de manière correcte, avec humilité et fierté. »
Malheureusement, après un Tour de France masculin au suspense inexistant pour la course au maillot jaune, il fallait être motivé, en tant que Belge francophone, pour suivre l’épreuve féminine à la hauteur de la précédente course organisée par ASO. On ne peut pas reprocher à la RTBF d’avoir fait le travail en tant que diffuseur officiel de l’épreuve. Le direct a été assuré avec brio par Martin Weynants et Ludivine Henrion, avec des analyses post-courses et des interviews sur le terrain en prime. Sur le web, il était également possible l’ensemble des interviews et une présentation de chaque étape, comme sur l’épreuve masculine. De même du côté de la VRT. Mais dans le reste de la presse, le seul pic d’articles a été connu lors de la quatrième étape, sur le contre-la-montre de Dijon, en raison d’une polémique factice sur de potentiels gains marginaux obtenus avec… des soutiens-gorge rembourrés. Le synopsis a tout du titre qui ramène du clic et de nombreux titres en ont donc profité pour enchaîner les articles et partages sur les réseaux sociaux sur cette affaire qui n’en était finalement pas une, la faute à une communication toujours laconique de l’Union Cycliste Internationale (UCI).

Aucun quotidien belge francophone ne disposait de journaliste sur le terrain pour couvrir ce Tour de France Femmes et il n’était pas rare de voir notamment des dépêches de Belga ou de l’AFP pour répercuter le côté sportif. Côté flamand, en presse écrite toujours, seul Het Nieuwsblad a proposé une correspondance depuis la course. Une confirmation que les rédactions n’avaient pas forcément grand intérêt à mettre des ressources dans la couverture d’une course qui ne manquait pourtant pas d’angles d’attaque entre une course pour le maillot jaune particulièrement tendue, une première ascension sur le Mont Ventoux, le retour du contre-la-montre individuel sur la course, les investissements de plus en plus importants dans les équipes, l’absence de plusieurs vedettes du peloton pour congé maternité… Et bien d’autres.
La couverture télévisuelle était aussi bien en deçà de ce qu’on peut habituellement regarder chez les hommes. Pas de retransmission intégrale, à l’exception de trois étapes (dont la dernière vers Nice), et uniquement les deux dernières heures de six des neuf étapes. Cette tendance est due à un manque de volonté d’ASO, déjà pointé du doigt pour l’absence de couverture télévisuelle suffisante sur ses classiques (Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège, Flèche Wallonne…), et de France Télévisions, le producteur des images bloqué par des économies sur l’ensemble de ses départements. Ces investissements moindres se sont notamment vus sur le contre-la-montre durant lequel il y avait près de 30% de motos en moins par rapport au chrono du Tour de France masculin, ce qui a notamment empêché de voir la performance de la deuxième de l’étape, Lieke Nooijen (Team Visma-Lease a Bike).

Orla Chennaoui, présentatrice des émissions cyclistes de TNT Sports, le pendant britannique d’Eurosport, en a fait un long manifeste sur les réseaux sociaux. Si elle pointe un afflux important de vidéos sur YouTube, publications sur Instagram et podcasts (principalement anglophones), elle s’interroge sur l’absence de volonté d’ASO de proposer une telle couverture intégrale, après avoir justement lancé une initiative bénéfique comme rarement pour le cyclisme féminin. « C’est une audience différente désormais. (…) Pourquoi doit-on voir la chute de Demi Vollering sur le flux de quelqu’un parce qu’on n’a pas d’images en direct ? », lance-t-elle. De nombreuses actions ont ainsi été manquées, faute de diffusion des premières heures de course. Les attaques en début de troisième étape, qui ont permis à la championne de Norvège Sigrid Haugseth (Uno-X Mobility) de construire son succès et son passage surprise en jaune ; les offensives au départ de la huitième étape qui auraient montré à quel point le peloton a puisé dans ses efforts, avec notamment des tentatives de Marianne Vos (Team Visma-Lease a Bike) ou de Lotte Kopecky (SD Worx-ProTime), qui n’ont été répercutées que par le témoignage des cyclistes dans ce peloton.

La directrice du Tour de France Femmes Marion Rousse a affirmé à Cycling Weekly que l’idée d’une retransmission télévisée intégrale était en « sérieuse considération » chez ASO. « Les choses avancent dans la bonne direction », a-t-elle expliqué, sans donner plus de détails ou faire davantage de promesses. Le changement de calendrier était déjà un premier pas, permettant au Tour de France Femmes d’avoir sa propre existence en dehors de la course masculine. Une vraie diffusion de l’ensemble de la course – surtout avec des étapes plus courtes que chez les hommes – serait un vrai marqueur, qui offrirait une meilleure visibilité à ces cyclistes et aux sponsors et qui pousserait certainement le calendrier dans la bonne direction. Car les audiences sont là : près de 2,7 millions de personnes devant le premier week-end du Tour sur France Télévisions, près de 3 millions devant le Mont Ventoux. Les pics allaient de 3,5 à 5 millions pour les hommes. En Belgique francophone, l’audience reste entre 60.000 et 80.000 personnes devant leur téléviseur, contre près de 200 à 250.000 téléspectateurs et téléspectatrices pour la course masculine
Bien entendu, une diffusion intégrale ne changera pas la face du cyclisme féminin, mais cette égalisation de la couverture permettra de franchir une nouvelle étape nécessaire dans la professionnalisation du sport. Le patron de Fenix-Premier Tech (et d’Alpecin-Premier Tech) Philip Roodhooft a ainsi prévenu au micro de la VRT qu’il était nécessaire que cela s’accélère pour permettre d’obtenir un plus grand retour sur investissement pour les sponsors. « Pour être honnête, je pense qu’un Tour de deux semaines – avec trois week-ends – est réaliste et qu’il faudrait que cela se concrétise dès que possible », a-t-il clamé. Car le Tour reste la plus grande attraction du calendrier cycliste et il est nécessaire de rentabiliser ce pouvoir magnétique, comme les autres grandes courses de la saison, tels que les classiques printanières, les grands championnats et les Grands Tours. Laissant le reste du calendrier aux équipes de division inférieure et de développement pour permettre aux jeunes et aux autres cyclistes de grandir jusqu’à atteindre le plus haut niveau de compétition.

Ce Tour de France Femmes a prouvé que le peloton ne cesse de progresser. Des témoignages rapportés dans L’Équipe évoquent une hausse de la puissance moyenne de 0,2 à 0,3 watts par kilo au fil des années. Et cela n’empêche pas la concurrence, avec des changements permanents à chaque étape. Les bouleversements sur les deux dernières étapes du Tour d’Espagne et du Tour d’Italie, remportés respectivement par Paula Blasi (UAE Team L’Imad) et Demi Vollering, montrent que cela n’était pas un cas unique. Tout est donc en place pour permettre au cyclisme féminin de franchir une nouvelle étape. Tout est désormais une question de volonté de l’organisation, des diffuseurs, des équipes. Les cyclistes, elles, sont prêtes à suivre.
Résultats fournis par FirstCycling.com
