Comment Milan-Sanremo est devenue la classique la plus palpitante de la saison

La course la plus longue de l’année, souvent dévolue aux spécialistes du sprint, sourit désormais aux attaquant·e·s grâce à un parcours idéal pour le suspense, des ambitions personnelles et des stratégies collectives qui évoluent.
Le champion du monde Tadej Pogacar (UAE Team Emirates XRG) attaque, accompagné du Britannique Tom Pidcock (Q36.5 Pinarello) et du Néerlandais Mathieu van der Poel (Alpecin-Premier Tech) lors de Milan-Sanremo, le 21 mars 2026 - Photo : RCS Sport/Fabio Ferrari/LaPresse
Le champion du monde Tadej Pogacar (UAE Team Emirates XRG) attaque, accompagné du Britannique Tom Pidcock (Q36.5 Pinarello) et du Néerlandais Mathieu van der Poel (Alpecin-Premier Tech) lors de Milan-Sanremo, le 21 mars 2026 – Photo : RCS Sport/Fabio Ferrari/LaPresse

En tant que Belge, une certaine forme de chauvinisme faisait que dans mes jeunes années, je préférais suivre le Tour des Flandres, la Flèche Wallonne ou Liège-Bastogne-Liège, des classiques que j’estimais plus intenses, plus spectaculaires. Malgré son statut, Milan-Sanremo restait à mes yeux une classique pour sprinters, qu’un puncheur pouvait de temps à autre gagner par un coup de chance. L’histoire de l’épreuve ne relatait pas cette vision, loin de là, mais les succès de Mario Cipollini, Oscar Freire ou Mark Cavendish avaient scellé cette impression dans mon esprit.

Le palmarès de ces vingt dernières années a prouvé que la Classicissima est bien plus imprévisible. L’édition apocalyptique de 2013, avec la neige et le froid qui n’ont pas figé Gerald Ciolek ; le combat de puncheurs entre Michal Kwiatkowski, Peter Sagan et Julian Alaphilippe, avec cette mythique photo des trois coureurs les uns sur les autres sur la ligne d’arrivée, en 2017 ; les descentes folles du Poggio de Vincenzo Nibali en 2018 et de Matej Mohoric en 2022 ; le dernier kilomètre parfait de Jasper Stuyven en 2021 ; et, évidemment, les attaques incessantes de Tadej Pogačar face à Mathieu van der Poel et Filippo Ganna l’an dernier. Ce n’est pas pour rien si jusqu’au second succès de Van der Poel, les 17 derniers vainqueurs n’avaient jamais réussi à s’imposer à nouveau sur la Via Roma.

La plupart du temps, la course se jouait sur les 10 derniers kilomètres, de la montée du Poggio jusqu’au centre de Sanremo. Une côte et une descente pour décider d’un vainqueur. C’est pourtant l’ensemble du final qui dessine le scénario de la Classicissima : les Capi (Berta, Mele, Cervo), à près de 50 bornes du but, puis la Cipressa, à moins de 30 kilomètres de la ligne, sont autant de points qui écrèment le peloton et qui nécessitent un placement dans un environnement terriblement nerveux. Il ne s’agit pas seulement de survivre, il faut également être en première ligne, éviter les chutes, surveiller tous les favoris, faire confiance aux équipiers qui permettent de se placer…

Le champion du monde Tadej Pogacar (UAE Team Emirates XRG) avec le Britannique Tom Pidcock (Q36.5 Pinarello) au sommet du Poggio, lors de Milan-Sanremo, le 21 mars 2026 - Photo : RCS Sport/Fabio Ferrari/LaPresse
Le champion du monde Tadej Pogacar (UAE Team Emirates XRG) avec le Britannique Tom Pidcock (Q36.5 Pinarello) au sommet du Poggio, lors de Milan-Sanremo, le 21 mars 2026 – Photo : RCS Sport/Fabio Ferrari/LaPresse

C’est ce final par moments violent, durant la dernière heure de course, après plus de cinq heures déjà sur la selle (Milan-Sanremo est la seule classique qui s’approche des 300 kilomètres), qui permet à Milan-Sanremo d’être ces dernières saisons la classique la plus palpitante de la saison. Ces côtes qui paraissent aisées par rapport à certains murs et autres cols qu’on peut retrouver sur d’autres monuments font justement la force de cette course. Sur le Strade Bianche, le Monte Sante Marie à plus de 90 kilomètres du but, très difficile, permet à Tadej Pogačar de faire la loi, de même sur le Vieux Quaremont, escaladé à trois reprises sur le Tour des Flandres, ou la côte de la Redoute sur Liège-Bastogne-Liège. Autant de juges de paix, autour de parcours de plus en plus difficiles, qui ne laissent que peu de places à des coureurs différents.

La Cipressa et le Poggio sont des ascensions plus douces, qui offrent une chance aux spécialistes du sprint de survivre, mais aussi une opportunité aux plus explosifs et explosives de bouleverser la course. Le champion du monde Tadej Pogačar l’a bien compris en essayant à deux reprises de sortir en puissance dans le Poggio, avant de mener l’offensive deux fois dans la Cipressa. À chaque fois, le peloton n’est pas si loin, il parvient même à revenir à quelques secondes dans le final, confirmant l’indécision permanente. Il ne suffit pas d’appuyer sur les pédales et de compiler les watts sur la dernière demi-heure pour croire en la victoire.

Cette fois encore, deux coureurs l’ont accompagné dans sa destinée. Tom Pidcock (Q36.5 Pinarello) et Mathieu van der Poel (Alpecin-Premier Tech) ont été les seuls à émerger face à l’explosivité du Slovène, à moins de 2,5 kilomètres du sommet de la Cipressa. Et dire que dix minutes avant, Pogačar était encore dans les voitures, après une chute qui aurait pu l’écarter définitivement de la victoire. Mais il n’a jamais paniqué, a remis doucement sa chaîne, vérifié son vélo, annoncé à la radio qu’il allait bien, et attendu ses équipiers pour remonter tranquillement jusqu’à faire la jonction avec le peloton au pied de l’avant-dernière montée du jour. Il n’avait plus qu’à remonter face à un peloton de coureurs déjà dans le rouge, alors que Mathieu van der Poel, également retardé par la chute, avait foncé bien plus vite et grillé la cartouche Jasper Philipsen pour le ramener quelques kilomètres avant le pied. Autant d’efforts qu’il a payés dans le Poggio, quand le champion du monde en a remis une couche. Sans toutefois lâcher Pidcock, pourtant souvent mis en difficulté à chaque relance.

Chez les femmes, aussi, le potentiel des dernières collines de Ligurie est pleinement exploité. Kasia Niewiadoma (Canyon//SRAM zondacrypto), Puck Pieterse (Fenix-Premier Tech), Cédrine Kerbaol (EF Education-Oatly) notamment ont essayé de faire exploser le peloton et d’écarter les sprinteuses dans la Cipressa, avant qu’une lourde chute menée par Niewiadoma vienne bouleverser ce scénario offensif. Le Poggio a néanmoins montré que la tactique et la puissance collective font aussi la différence : Pieterse lançait l’assaut, les UAE Team ADQ Eleonora Gasparrini et Dominika Wlodarczyk suivaient, tout comme Noemi Rüegg (EF Education-Oatly) et Lotte Kopecky (SD Worx-Protime), qui n’avait pas à rouler vu la position de la tenante du titre Lorena Wiebes (SD Worx-Protime) juste derrière. Ce qui devait arriver arriva : les UAE Team ADQ, à deux, faisaient le travail, Kopecky le concluait au sprint. Là encore, l’incertitude a prédominé grâce à ce tracé historique. Mais cela devient une habitude sur le circuit féminin, plus homogène que parmi les stars du peloton masculin.

La Belge Lotte Kopecky (SD Worx-Protime) gagne la 2e édition de Sanremo Women, le 21 mars 2026 - Photo : RCS Sport/Marco Massimo Paolone/LaPresse
La Belge Lotte Kopecky (SD Worx-Protime) gagne la 2e édition de Sanremo Women, le 21 mars 2026 – Photo : RCS Sport/Marco Massimo Paolone/LaPresse

Près de trois heures après, Tadej Pogačar a conquis son quatrième monument et son premier Milan-Sanremo au bout d’un sprint parfaitement maîtrisé face à Pidcock, en lançant de l’intérieur à 200 mètres de la ligne. La résilience qu’il a affichée sur cette édition, la gestion de ses efforts sur la Cipressa et le Poggio, en attaquant sur les pentes les plus raides pour épuiser ses rivaux, la bonne tenue de son équipe dans un final frénétique et surtout sa soif de conquérir cette classique qui semblait lui refuser durant les trois éditions précédentes ont suffi à faire de cette course l’une des plus spectaculaires de l’histoire contemporaine.

Le champion du monde Tadej Pogacar (UAE Team Emirates XRG) remporte au sprint Milan-Sanremo face à Tom Pidcock (Q36.5 Pinarello), le 21 mars 2026 - Photo : RCS Sport/Massimo Paolone/LaPresse
Le champion du monde Tadej Pogacar (UAE Team Emirates XRG) remporte au sprint Milan-Sanremo face à Tom Pidcock (Q36.5 Pinarello), le 21 mars 2026 – Photo : RCS Sport/Massimo Paolone/LaPresse

Peut-on espérer pareil spectacle sur le Tour des Flandres, sur Paris-Roubaix, sur Liège-Bastogne-Liège, sur le Tour de Lombardie ? L’optimisme n’est pas de mise, pour les raisons évoquées ci-dessus. Les organisations ont une tendance à durcir les parcours, à dévoiler de nouvelles difficultés toujours plus raides, en espérant que cela pousse les coureurs dans leurs retranchements. Mais ces tracés toujours plus compliqués favorisent le scénario d’un coureur au-dessus des autres, au détriment de la tactique. Il reste à espérer que les dernières éditions de Milan-Sanremo rappellent cet élément à celles et ceux qui dessinent ces classiques.

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