Les années 2000 n’étaient certainement pas une période parfaite pour le cyclisme sur route. Les affaires de dopage, les scandales de corruption, une professionnalisation forcée, les problèmes de gouvernance à l’Union Cycliste Internationale… C’était également l’époque de l’hyperspécialisation. Voir un spécialiste de Grand Tour viser une grande classique demeurait marginal. De même, les coureurs de Flandriennes n’étaient pas non plus les plus enclins à s’essayer à un objectif différent durant la saison.
Ainsi, à part sur le Tour des Flandres en 2002 et en 2005, Lance Armstrong ne disputait jamais de classique sur pavés avant le Tour de France, préférant éventuellement Milan-Sanremo ou les classiques ardennaises, sans autre aspiration qu’une préparation en vue de la course au maillot jaune. Son rival allemand Jan Ullrich n’était pas plus assidu aux courses d’un jour, participant ça et là aux habituelles courses de début de saison en Espagne et au Portugal avant d’envisager les Grands Tours. L’objectif était d’être prêt pour le Tour de France. Et éventuellement de prolonger cet état de forme d’ici à la fin de la saison pour un titre olympique ou mondial.
De l’autre côté, le Belge Peter Van Petegem enchaînait les classiques avec une régularité exceptionnelle, brillant tantôt sur les pavés, tantôt dans les courses vallonnées. Mais il a rapidement abandonné les Grands Tours, s’arrêtant à trois Tours de France, un Tour d’Italie et trois Tours d’Espagne, dont seulement trois d’entre eux ont été terminés entre 1995 et 1997. Plus passe-partout, l’Italien Paolo Bettini s’est pour sa part bien plus dispersé, remportant des étapes sur les trois Grands Tours, deux classements par points sur le Giro, outre ses succès sur Milan-Sanremo, Liège-Bastogne-Liège ou le Tour de Lombardie, pour ne citer qu’eux. Il était alors un cas exceptionnel.
Même dans les années 2010, l’Espagnol Alberto Contador façonnait sa saison autour des courses de trois semaines, et ne participait qu’aux classiques ardennaises avec un objectif d’entraînement. Les courses d’un jour n’étaient pas forcément sa tasse de thé. Le Norvégien Thor Hushovd et le Suisse Fabian Cancellara ont, eux, un peu bousculé cette formule parmi les coureurs de classiques, finalement capables d’aussi briller pour une étape, voire un classement général sur une épreuve par étapes.
Aujourd’hui, la spécialisation a laissé place à la gloutonnerie. Tous les objectifs semblent désormais envisageables pour ceux qui enchaînent les victoires, qu’il s’agisse de classiques flandriennes, de Grands Tours ou de courses vallonnées. Les stars de la discipline sont désormais tout terrain et franchissent même les disciplines quand ils le peuvent, à l’image de Mathieu van der Poel ou Wout van Aert. Tadej Pogacar est évidemment l’archétype de ces personnages capables de dominer sur toutes les routes, de mars à octobre. Les jours de course sont comptés pour éviter la surchauffe, mais en 2025, le Slovène a confirmé que rien ne l’arrêtait en vue d’un objectif précis, qu’il s’agisse du Tour de France ou des championnats du monde.
Pression constante
Cette réussite à tout instant de la saison amène finalement son lot de pression sur tous les candidats à la victoire. Chaque fois qu’un Tadej Pogacar, un Mathieu van der Poel ou un Remco Evenepoel pose son nom sur une liste des partants, le public attend que ces grands noms se distinguent du reste du peloton et soient directement au meilleur de leur forme, ou en tout cas devant tous les autres. Vu leur talent, impossible qu’ils puissent être en retrait : ils se doivent d’être à l’avant quoi qu’il arrive. Il en va de leur statut, de leur historique. Et ce, même si les courses disputées n’ont rien d’un monument ou d’une course de trois semaines.
Cela s’est vu dès la fin janvier lorsque le champion du monde du contre-la-montre Remco Evenepoel a annoncé la reprise de sa saison sur le Challenge de Majorque, à l’occasion du Trophée Ses Salines, transformé en contre-la-montre par équipes. L’exercice collectif s’est prolongé avec les deux trophées suivants, dans la montagne majorquine. Vainqueur des trois épreuves, il arrivait sur le Tour de la Communauté de Valence, la semaine suivante, avec la casquette d’hyper-favori face à João Almeida. Là encore, une démonstration sur le contre-la-montre (disputé sur des vélos de route et dont les écarts n’étaient finalement pas comptés pour le classement général en raison d’un vent trop puissant) puis sur l’étape-reine grâce à un lancement exceptionnel de son équipier Giulio Pellizarri, chargé ensuite de jouer les trouble-fêtes parmi les autres candidats au succès. Un avant-goût de mois de juillet pour beaucoup. La nécessité de trouver ses repères entre nouveaux collègues, surtout.
Puis l’UAE Tour, à peine une semaine plus tard, conclusion d’un mois de février qui n’avait jamais été aussi gourmand pour le Brabançon. Sur les routes émiraties, Evenepoel a directement découvert l’adversité d’un Isaac del Toro (UAE Team Emirates-XRG, encore) des grands jours. Le Mexicain, pour sa reprise, surprenait avec une accélération décisive en fin de première étape, sur une pente à 6% qui pouvait sembler insignifiante. Son rival belge avait cependant avoué avoir évité le sprint de cette étape d’ouverture afin de choisir sa place dans le contre-la-montre du lendemain, à savoir en début de programme, et partir à un moment plus propice pour glaner une nouvelle victoire contre le chrono. C’était chose faite le lendemain et avec la manière, à plus de 56 km/h de moyenne.
De l’éloge aux inquiétudes
Sur les six victoires accumulées en trois semaines, tous les médias belges n’ont eu de cesse de faire l’éloge de Remco Evenepoel et de son changement d’équipe, confirmant un certain renouveau en vue de son objectif ultime, le Tour de France. La douche froide intervenait le lendemain, sur les pentes inédites de Jebel Mobrah (12% de moyenne dans les sept derniers kilomètres). Le maillot rouge sur les épaules, le n°1 belge arborait un visage d’une couleur similaire au fil de l’ascension. Après avoir tenté de suivre l’Autrichien Felix Gall, une erreur claire d’appréciation, il reculait au fil de la montée pour finir à plus de deux minutes du vainqueur Antonio Tiberi. Des crampes durant un kilomètre ont eu raison de sa série victorieuse et de ses ambitions de la semaine.
Trois jours plus tard, sur la montée légèrement plus douce de Jebel Hafeet, sur laquelle il avait déjà terminé second, Evenepoel cédait encore près d’une minute sur le futur vainqueur de l’épreuve, Isaac del Toro. « C’est déjà un peu plus positif que mercredi. Les sensations étaient meilleures, et les chiffres aussi. Je n’ai pas explosé comme mercredi. Mais ce n’était pas ma meilleure semaine », a-t-il confié au micro d’Eurosport au terme de cette nouvelle ascension sèche. Une montée qui ne correspond pas forcément aux caractéristiques du Belge, plus habitué à faire la différence sur une course usante, et non sur un parcours facile qui se termine par une ascension quasi au sprint.
Les analyses se multiplient depuis lors. L’inquiétude doit-elle nourrir les prochaines échéances de Remco Evenepoel ? Se faire battre par Isaac del Toro, équipier de Tadej Pogacar, qui n’a même pas encore commencé sa saison, est-il déjà un signe du défi impossible du coureur brabançon ? L’équipe Red Bull-Bora-Hansgrohe a-t-elle fait une erreur ? Ou Remco Evenepoel a-t-il fait une erreur en rejoignant cette structure qui pourrait ne pas lui convenir ? Pourquoi a-t-il débuté avec un tel programme conséquent ? Est-il devenu impossible pour lui de briller dans la haute montagne face aux nouveaux talents du peloton ? Ne devrait-il pas changer d’objectif pour éviter une nouvelle déception ? Primoz Roglic devrait-il aller sur le Tour pour remplacer Remco Evenepoel (oui, c’est le titre d’une vidéo de Chris Horner…) ?
Tout ça en un mois
Autant de questions posées… fin février. Avant même que certains relancent à peine leur saison (Mathieu van der Poel et Wout van Aert reviendront sur le Circuit Het Nieuwsblad, Tadej Pogacar ouvrira au Strade Bianche…). Avant même que les objectifs affichés de Remco Evenepoel s’approchent. Parce qu’on s’est habitué ces dernières saisons à des leaders capables de lever les bras à chaque départ. Pogacar vient sur une course judicieusement choisie, s’impose et cela semble devenir la normalité. Il n’y a plus de course de préparation avec un tel champion : dès sa première compétition, il n’est plus question de prendre du rythme de course comme certains le faisaient par le passé, il s’agit avant tout d’encaisser le maximum de premières places. Alors, face à un tel phénomène, la tendance au mimétisme médiatique est naturelle. Mais elle semble oublier à quel point chaque coureur, aussi talentueux soit-il, dispose d’une physionomie différente, d’objectifs différents, d’une préparation différente.
Remco Evenepoel s’est lancé à Majorque pour prendre directement ses repères avec sa nouvelle formation et préparer un contre-la-montre par équipes, exercice toujours critique au vu des détails à fignoler, en vue du prochain Tour de France. Il a ensuite enchaîné avec l’espoir de monter en gamme, mais s’est finalement usé dans la dernière semaine aux Émirats. Il a pris ses informations pour éviter la surchauffe pour la suite de la saison, et compte désormais sur un stage en altitude pour retrouver ce qui lui a manqué sur cette dernière course.
Des excuses ou des questions ?
Les analyses médiatiques font état des excuses que Remco Evenepoel se trouverait au terme de l’UAE Tour. Autant de justifications qui émanent finalement de questions posées tout au long de la semaine par des journalistes qui suivent le leader belge avec l’espoir d’obtenir une phrase, le bon mot qui permettra de mieux comprendre les sensations du cycliste. Alors, les déclarations s’enchaînent, car on suit quotidiennement le parcours d’un garçon présenté comme le phénomène ultime du cyclisme belge. Là non plus, l’heure de la préparation n’est plus. Les présentations d’équipes représentaient, il y a une quinzaine d’années, l’un des seuls moments durant lequel on interrogeait les leaders qu’on allait retrouver seulement quelques semaines plus tard en compétition.

Désormais, chaque phrase, chaque segment Strava, chaque story sur Instagram est décortiquée. Les médias belges n’hésitent plus à s’envoler vers Majorque, Valence ou les Émirats arabes unis pour suivre Evenepoel, quand on gardait ce budget pour d’autres sports au début du siècle. Le cyclisme belge vit une période faste, alors il faut tout suivre, il faut écrire, tartiner, quitte à ce que l’analyse du jour périme quelques heures plus tard.
Il semble pourtant opportun de prendre du recul. De se rappeler d’une époque cycliste pas si lointaine durant laquelle il était possible pour les leaders du peloton de se préparer doucement vers ces courses qui fascineront le grand public. Le classement UCI et la médiatisation à outrance de la moindre épreuve cycliste, grâce à des sites de stats ou des réseaux sociaux de microblogging, ont évidemment bouleversé le statut de l’ensemble du calendrier. Mais être sur le front de février à octobre ne peut qu’user les organismes et réduire les temps de carrière de ces phénomènes pourtant si agréables à regarder. Demander un pic de forme durant six mois ne peut être gérable sur le long terme, même avec les améliorations techniques et nutritionnelles de cette dernière décennie. Calmer le jeu pourra également éviter une nervosité supplémentaire dans un peloton qui prend davantage de risques face à une vitesse toujours plus impressionnante. Bref, décélérer le mouvement.
