Tour de France : dans les Alpes, les Sky enchaînent, le public se déchaîne

La trilogie alpestre aurait pu bouleverser la hiérarchie au classement général. Il n’en a finalement rien été malgré les nombreuses tentatives des adversaires de la Sky. Les Britanniques Geraint Thomas, en jaune, et Chris Froome ont confirmé qu’ils ont les meilleures armes pour triompher. Et il semble difficile d’imaginer un scénario qui perturberait les plans des deux coéquipiers d’outre-Manche.

Les Sky ont la main-mise sur le général

Un maillot jaune vainqueur au sommet de l’Alpe d’Huez, cela n’était jamais arrivé dans l’histoire du Tour de France. Ce jeudi, Geraint Thomas (Sky) a obtenu ce succès historique, au lendemain d’une victoire déjà convaincante au sommet de la station de La Rosière. La victoire du Britannique est surtout celle d’une équipe qui a été inamovible sur ces pentes alpestres. Même si les attaques à l’encontre du Team Sky ont été nombreuses durant ces trois journées en montagne, l’équipe britannique n’a que rarement montré ses fragilités. Même Gianni Moscon et Jonathan Castroviejo, les moins bons grimpeurs de la formation, ont aisément tenu au-delà de la mi-course pour faire le travail sur les pentes ardues présentées sur ces trois dernières étapes. Difficile, du coup, de lancer des offensives au long cours face à une formation qui conserve son rythme de croisière, de plus en plus rapide jusqu’au dernier sommet. Et avec Wout Poels et Egan Bernal comme derniers étages de cette fusée Sky, même les meilleurs grimpeurs peuvent avoir du mal à rivaliser.

Finalement, les Sky semblent devoir plutôt gérer d’autres problèmes sur ce Tour de France. D’abord le rapport avec le public, particulièrement délétère depuis le départ de la Grande Boucle. Après les sifflets en Vendée, les huées ont été bien plus intenses dans l’Alpe d’Huez, ce jeudi. Les menaces physiques également, avec un spectateur vu en direct s’approcher de Chris Froome pour lui donner une tape dans le ventre qui aurait pu mal se terminer. Le Britannique s’en est bien sorti mais a refusé, à l’arrivée, de s’exprimer aux médias, s’estimant « choqué » par les menaces auxquelles il a dû faire face ce jeudi. Quelque soit l’opinion concernant Froome, de tels agissements ne peuvent avoir lieu. « Ce n’est pas agréable, c’est certain. Mais tant que ce ne sont que des sifflets, ça va », expliquait à la sortie du podium Geraint Thomas, également visé par les huées sur le podium. « C’est plus compliqué, par contre, s’il y a des gestes dangereux. Chacun son opinion, mais tant qu’on roule en sécurité, ça ira ». Sauf que les craintes de la Sky d’un public physiquement hostile sur des routes souvent étroites se confirment. Les leaders de l’équipe britannique auraient-ils dû laisser la victoire à un autre coureur, sur l’Alpe d’Huez, pour éviter ce type d’incident ? Vu les commentaires de plus en plus incendiaires à l’encontre de la formation britannique, ce n’est pas seulement sur ce point que les critiques se veulent vindicatives. Tout le passé de la Sky ressurgit, et le poids de ce passé risque bien de rester sur les épaules de Thomas et Froome jusqu’à la fin du Tour de France.

L’autre problème évoqué est la possible rivalité entre Thomas et Froome, les deux premiers du classement général, l’ange gardien devant son leader. « J’ai simplement essayé de suivre la cadence », confie Thomas. « Tout le monde a attaqué aujourd’hui. Même Froome. Il se sentait bien, donc il a tenté sa chance. C’est normal, il reste le leader », explique le maillot jaune, qui a finalement surtout roulé pour le quadruple vainqueur du Tour que pour son compte personnel sur l’Alpe d’Huez, au lendemain d’un solo qui lui a permis de prendre les commandes du classement général. « Combien de temps je peux garder le maillot jaune ? C’est la grande question non ? C’est pour ça que Froome reste notre leader. Il a gagné six Grands Tours, cela nous donne une carte en plus à jouer. Le temps nous en dira plus. Je veux juste profiter demain », annonce encore Thomas, qui semble encore jouer l’ambiguïté au terme de ce premier enchaînement en haute montagne. Car avec plus d’une minute et demie d’avance sur Froome, le Gallois peut clairement viser la victoire finale vu ce qu’il a déjà montré ces derniers jours dans les Alpes. S’il n’est pas un grimpeur-type et ne suit pas forcément les accélérations intenses, il peut revenir à son train et gérer son maillot jaune. Comme il l’a fait à La Rosière puis à l’Alpe d’Huez, soit le premier coureur depuis Lance Armstrong Joop Zoetemelk en 1976 à remporter deux étapes consécutives avec une arrivée en altitude. Alors, avec la Sky autour de lui, la perte de cette tunique dorée s’annonce improbable. À moins qu’un Froome tente sa chance…

Les Movistar n’ont pas la bonne stratégie

Annoncée comme la dream team capable de déstabiliser la Sky, l’équipe Movistar a pour l’instant tout à prouver. Après la perte de temps de Nairo Quintana dès la première étape et la chute de Mikel Landa vers Roubaix, Alejandro Valverde semblait le leader désigné du trio pour perturber l’équipe britannique. Le Murcien de 38 ans a donc pris ses responsabilités en attaquant à plus de 50 kilomètres de l’arrivée sur la 11e étape vers La Rosière puis à plus de 150 bornes du but sur la 12e étape vers l’Alpe d’Huez. À chaque reprise, Valverde a bénéficié de l’aide d’un équipier d’un choc, Marc Soler mercredi, Andrey Amador jeudi. Mais malgré cet appui, le grimpeur espagnol est apparu limité. Incapable de faire la différence au bout du troisième col à escalader, Valverde a montré du panache mais a manqué de jus pour faire la différence face aux autres rivaux au classement général. Le problème est que derrière, la Movistar a semblé courir à l’envers.

Tant sur le cormet de Roselend mercredi que sur le col de la Croix-de-Fer jeudi, les Movistar ont tenté de mener un tempo plus important en tête du peloton alors que Valverde était devant. Et à chaque fois, les hommes en bleu azur n’ont pas attaqué, et finalement aidé les coureurs de la Sky dans leur poursuite et leur contrôle du peloton. Et dans l’ascension finale des deux dernières étapes, alors que Valverde était déjà repris, tant Nairo Quintana que Mikel Landa n’ont pu montrer leur meilleure forme. Quintana est passé au travers à deux reprises : « J’ai tout donné mais je ne pouvais pas tenir le rythme. Je n’avais plus de force dans la dernière montée », explique-t-il à la télévision colombienne. Alors que Landa s’est senti en meilleure condition dans l’Alpe d’Huez et a pu refaire légèrement son retard, malgré une douleur persistante dans le dos : « Je ne sais pas comment mes jambes vont récupérer. Mais j’ai vu comme la Sky pouvait être nerveuse quand on attaque. On doit encore essayer, il y aura encore des chances », explique-t-il au journal AS. Certes, la Movistar doit encore essayer, mais sans griller la moitié de l’équipe pour faire le jeu de la Sky, comme ce fut le cas lors de ces deux dernières étapes.

Nibali abandonne après sa chute

Décidé à faire front ce jeudi, Vincenzo Nibali (Bahrain-Merida) avait jusqu’ici joué la carte de la discrétion, préférant rester aux abois du podium du classement général, sans plus. Dans les virages de l’Alpe d’Huez, l’Italien a cette fois montré son côté offensif et été l’un des urticaires du Team Sky. Ses attaques et contres ont toutefois été coupés en plein élan par… une moto de la garde républicaine, censée réguler le trafic face au public parfois virulent du Tour de France. La moto a freiné face à un supporter craquant des fumigènes, Nibali était en train de suivre Froome et Thomas, et l’Italien a finalement percuté la moto. Le souffle coupé, visiblement choqué, le Sicilien a tout de même repris sa machine pour revenir en force non loin de la tête de la course et limiter les dégâts. Mais devant son bus, Nibali faisait grise mine.

« Mon dos me fait très mal », confiait-il ainsi à France 2. « À un moment donné, je ne savais même pas respirer et là, je ne me sens pas très bien quand je suis debout ». Le leader de la Bahrain-Merida s’est de suite rendu au camion médical de l’organisation pour faire des examens avant de se rendre à l’hôpital de Grenoble pour des radios complémentaires. Une fracture d’une vertèbre a finalement été confirmée, le contraignant à l’abandon… Une sacrée épine en moins pour les Sky. Et une véritable tare pour l’Italien qui semblait clairement en grande forme. L’organisation, pour sa part, n’a rien dit, alors que l’erreur vient clairement d’une moto de la caravane d’ASO. Et contrairement à la décision suite à la chute de Chris Froome à cause d’une moto de l’organisation sur le Mont Ventoux, l’organisation n’a cette fois rien offert à Nibali…

Bardet et Dumoulin sont-ils les derniers rivaux ?

Durant ces trois étapes alpestres, deux coureurs ont quelque peu fait douter les Sky par des offensives plus intenses dans les ascensions finales. Tom Dumoulin (Sunweb), deuxième du dernier Giro derrière Froome, a montré qu’il avait encore de beaux restes en attaquant dans l’avant-dernier col de la journée vers La Rosière puis le lendemain dans l’Alpe d’Huez. Les offensives du Limbourgeois n’ont pas mené au succès. « Sur l’Alpe d’Huez, je n’étais pas bien du tout. J’étais toujours à la limite mais je n’ai pas perdu confiance », confie Dumoulin à la télévision publique néerlandaise NOS. Toujours pointé à moins de deux minutes du maillot jaune, le coureur batave pourrait être la plus grande menace de la Sky s’il continue sa tactique offensive et surtout sur le contre-la-montre du Pays basque, à la veille de l’arrivée sur les Champs-Élysées.

Moins à l’aise dans le chrono, Romain Bardet (Ag2r-La Mondiale) sait qu’il doit reprendre du temps bien avant cet effort individuel. Dans la montagne, le coureur français ne manque pas une occasion de se montrer devant les Sky pour les faire travailler. Certes, les efforts semblent peser au fil des kilomètres, mais le coureur français joue la carte du panache. Malheureusement, jusqu’ici, il n’a encore gagné aucune secondes sur les Sky, et il doit faire face à l’hostilité d’un Froome décidé à toujours le garder en vue. « Je ne m’attendais à ce que cela se termine groupé au sommet. J’ai tenté tout ce que je pouvais mais c’était très compliqué de lâcher Froome », confiait ainsi Bardet à l’arrivée sur l’antenne d’Eurosport. Il lui faudra pourtant montrer une telle attitude à Mende et dans les Pyrénées s’il souhaite enfin récupérer du temps. Voire même tenter une échappée lointaine. L’idée risque en tout cas de faire son chemin si tous les rivaux des Sky s’y mettent.

Résultats de la 12e étape du Tour de France (Bourg-Saint-Maurice > Alpe d’Huez, 175.5 km) et classement général provisoire :

Photo : ASO/Pauline Ballet

Grégory Ienco

Journaliste - Belge - 28 ans. Ancien responsable des sports sur les sites du groupe de quotidiens belges Sudpresse et du quotidien belge Le Soir, journaliste sportif depuis 2009 et responsable adjoint de CyclismeRevue depuis sa création en 2006.

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