Grimper plus de 8 800 mètres en un jour : l’Everesting, le défi des cyclistes en confinement

Depuis plusieurs semaines, le défi « Everesting » s’empare de la communauté cycliste, principalement américaine. L’objectif ? Enchaîner les montées d’un col pour gravir, au terme de la journée, un dénivelé positif aussi important que l’altitude de l’Everest : 8 848 mètres. Sachant qu’une grande étape de montagne sur le Tour de France ou le Tour d’Italie compte entre 4 000 et 5 000 mètres de dénivelé, vous imaginez bien que ce défi est fait pour les costauds. Si les records tombent au fil des semaines, en raison principalement de l’absence de courses professionnelles depuis la mi-mars, les amateurs doivent bien faire attention s’ils veulent se lancer à la poursuite de ce type de record, accessible à une certaine élite cycliste.

« Nous l’avons fait ! J’ai atteint un grand objectif ce week-end et je suis heureuse de dire que j’ai désormais le temps le plus rapide pour un Everesting chez les femmes », a lancé la cycliste américaine Katie Hall (Boels-Dolmans) mardi dernier sur Instagram. « Hier, cette tentative d’Everest FKT était définitivement l’une des plus difficiles choses que j’ai dû faire sur un vélo. (…) Un énorme remerciement à mes parents qui étaient là de 8h00 à 17h00 à nous passer des bidons et de la nourriture ! Je n’aurais pu le faire sans vous », a commenté le champion américain de VTT Keegan Swenson sur Instagram le 16 mai dernier. Voici les commentaires des deux cyclistes ayant réalisé récemment les meilleurs temps de l’Everesting, ce défi qui a connu une nouvelle vie en ces temps de confinement suite à la crise sanitaire du Covid-19. Pendant que certains coureurs ont dû enchaîner les sorties en intérieur, sur home trainer, pour conserver leur condition physique, d’autres ont tout de même pu sortir s’entraîner, non loin de leur domicile, grâce à des assouplissements accordés par certains gouvernements, comme en Belgique, en Suisse ou dans certaines parties des États-Unis. Les cyclistes bien heureux en ont ainsi profité pour se lancer de nouveaux défis, pour que ce confinement ne soit pas vain.

Les données du défi « Everesting » de Katie Hall sur Strava

Une première tentative en 1994

Certains se sont donc donnés comme objectif de grimper en un temps minimum un dénivelé équivalent au plus haut sommet du monde, l’Everest. Soit 8 848 mètres, soit quasiment deux fois plus qu’une étape de montagne qualifiée de difficile sur un Grand Tour. Évidemment, les cyclistes ne vont pas enchaîner les kilomètres en montée, en descente et dans la plaine comme sur une étape du Tour de France, mais plutôt choisir une côte abrupte sur laquelle ils peuvent enchaîner les grimpées et les descentes, en s’arrêtant le moins possible, que ce soit pour se ravitailler ou pour une pause sanitaire. Voici les principes de base de l’Everesting. La discipline ne date toutefois pas de ce confinement.

Les plus courageux ont ainsi droit à un palmarès des sportifs ayant réussi ce défi sur un site dédié : everesting.cc. Le site fait état de plus de 4 800 personnes ayant déjà atteint ce fameux dénivelé, dont le premier d’entre eux, tout du moins documenté : George Mallory. Cet Australien est considéré comme le premier à avoir tenté une telle aventure, sur les pentes du Mont Donna Buang, à moins d’une centaine de kilomètres de Melbourne, dans les montagnes de la province de Victoria. C’était en… 1994. George Mallory, petit-fils de l’alpiniste britannique George Mallory, décédé sur les pentes de l’Everest, raconte sur le site Cycling Tips (en anglais) son aventure à la poursuite de ce défi dont il se demandait s’il « existait un record du monde pour ce type de stupidité ». Le cycliste amateur âgé de 34 ans à l’époque, s’est ainsi attaqué au Mont Donna Buang, s’interrogeant sur la possibilité d’enchaîner les ascensions pour atteindre plus de 8 800 mètres dénivelé en une journée. Il raconte son entraînement, passant de deux à quatre puis à six avant d’envisager, donc, huit montées qui représentaient le dénivelé à atteindre.

Le prochain but : 10 000 mètres

Il raconte notamment le défi logistique, la nécessité de prendre assez de nourritures et de boissons pour garder la bonne carburation tout au long de la journée, la bonne musique à écouter dans son walkman durant ces longues heures de vélo, l’emplacement de stationnement de sa voiture pour éviter de devoir marcher de longues heures en cas de crevaison, etc. Car George Mallory a réalisé ce défi en solitaire, sans autre personne pour l’épauler dans sa chevauchée ou pour l’aider à se ravitailler ou à se remettre en selle en cas de coup dur. Le cycliste imaginait réaliser près de deux heures par tour (une montée et une descente), et partait donc juste avant l’aube pour permettre d’obtenir plus de luminosité pour la première descente, avant d’enchaîner les boucles. Mais ce premier essai réalisé en mars ne fut pas concluant. L’homme a donc retenté de grimper ces kilomètres de dénivelé, pour finalement y arriver après 17 heures d’effort et 272 kilomètres sur la selle. Ne s’arrêtant pas là, George Mallory a retenté l’expérience en s’essayant à dix montées du Mont Donna Buang. Ce qu’il réalisa en novembre 1994 : en 22 heures et 45 minutes, pour un dénivelé total de 10 840 mètres !

Depuis lors, l’initiateur de ce défi sportif a réalisé un autre objectif de sa vie d’aventurier : grimper le Mont Everest en tant qu’alpiniste, en 1995. Objectif réussi. Avant, vingt ans plus tard, de s’essayer à nouveau à l’Everesting à vélo, enchaînant les performances sur des pentes toujours plus abruptes. En juillet 2014, il a ainsi réussi à grimper 8 989 mètres de dénivelé en 10h12 sur une très courte montée aux abords de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, la Glenstrae Road : George Mallory a grimpé à 101 reprises cette ascension de 700 mètres à 14% de moyenne pour réaliser ce record à l’âge de 54 ans. Rien que cela…

Pour la bonne cause

Et depuis lors, ils sont nombreux à réaliser le même rêve que George Mallory, et tenter leur chance aux quatre coins du monde. Et depuis quelques semaines, la discipline a repris de la vigueur dans la communauté cycliste, suite au repos forcé de nombreux professionnels, sans course à l’horizon. Aux États-Unis, surtout, l’Everesting a connu une nouvelle vie grâce à la mobilisation de cyclistes désireux de partir à la conquête de nouveaux objectifs pour la bonne cause. L’Américaine Emma Grant (Twenty20) a ainsi proposé à la mi-avril de grimper un dénivelé équivalent à l’Everest sur le Mont Lemmon, en Arizona. Soit quatre ascensions, en un peu plus de 15 heures, destinées à récolter de l’argent pour l’association No Kid Hungry, une organisation qui souhaite permettre à tous les enfants américains d’obtenir un repas chaque jour. Katie Hall, qui a réalisé le record féminin en 10h01:42 grâce à 28 montées sur la montée de Bonny Doon en Californie (3,7 kilomètres à 9% de moyenne), s’est également élancée le week-end dernier pour la bonne cause, et plus précisément pour le défi « Giddy Up for Good », lancé par la spécialiste américaine du VTT et du gravel Rebecca Rusch, et destiné à récolter de l’argent pour la lutte contre le coronavirus.

Chez les hommes, le record est tombé le 16 mai dernier, via le champion des États-Unis de VTT Keegan Swenson, qui a grimpé 29 fois la montée de Pine Canyon Road, en Utah, en 7h40, soit 12 minutes de mieux que l’ancien pro américaine Phil Gaimon, qui s’est fait une spécialité de partir à la chasse de tels records. Et ils sont nombreux à tenter de chasser ce record, puisqu’une centaine de cyclistes se sont déjà inscrits pour le défi « Giddy Up for Good », dont une vingtaine ont annoncé qu’ils souhaitaient réaliser cet objectif… en intérieur, sur un home trainer. C’est notamment ce qu’a réalisé la cycliste belge Fien Lammertyn, grimpant 10 738 mètres de dénivelé sur Zwift en 15h46. Et en extérieur, plusieurs pros ont déjà tenté l’expérience comme James Piccoli (Israel Start-up Nation) ou Richie Porte (Trek-Segafredo) alors qu’Emanuel Buchmann (Bora-Hansgrohe) va bientôt s’y essayer.

Les données du défi « Everesting » de Keegan Swenson sur Strava

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Yesterdays Everest FKT attempt was definitely one of the hardest things I’ve ever done on a bike. On par with White Rim for sure! 😂 Here’s some nerdy stuff for y’all that are interested: Total distance/elevation 104.5 miles and 29,680ft (I corrected the elevation on @strava ). The segment I picked (“Gate to first switch” on Pine Canyon road) 1.82 miles long, started at about 5900 and finished around 6900ft (1023ft exactly) and it averaged 11% with a max gradient of 22.9%💀. It took about 13-14.5min and I tried to average about 270-280w each rep. Then I’d flip around and rip that same segment, fastest descent was 2:10 and my max speed was 58.6 mph (sorry @tanyaswenson 😂). Huge thank you to everyone that donated to @bike_ms and to everyone that came out to support @ryanstandwich and I! Also, massive thank you to my parents who were out there from 8am till 5pm handing out bottles and food for us!! Could not have done it without you guys. Swipe through my post to check out some of nerdy stuff! #everesting #fkt #pinecanyon #utah #bikems #paincave #tempotillyablow #blown

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Choisir la bonne route

Une chasse aux records s’annonce-t-elle désormais sur les pentes internationales ? Le défi semble en tout cas avoir pris une nouvelle dimension avec le confinement, et tant Phil Gaimon que Keegan Swenson ont déjà annoncé qu’ils souhaitaient retenter un tel effort à l’avenir. Il reste toutefois à trouver comment mettre en place tous les éléments nécessaires à la poursuite d’un nouveau record. Il faut en effet trouver le bon ravitaillement pour enchaîner plusieurs heures sur le vélo, prendre le bon tempo sur la pente (combien de watts en moyenne sont-ils nécessaires ? Quel est le bon rythme cardiaque à maintenir ? Comment ensuite récupérer au mieux dans la descente ?) mais aussi choisir la bonne montée.

Comme l’expérience de George Mallory l’a démontré, grimper une montée plus courte et plus abrupte (avec donc un dénivelé très important sur une courte distance) permet finalement de gagner du temps. Mais une montée trop courte ne permet pas forcément de récupérer très longtemps entre les ascensions. Il faut donc trouver une route droite d’une distance moyenne pour bien récupérer : Swanson avait ainsi deux minutes pour se reposer dans chaque descente alors que Phil Gaimon n’avait qu’une cinquantaine de secondes pour récupérer. Bref, de nombreux paramètres entrent malgré tout en compte pour réussir un bon Everesting, du moins s’approcher des meilleurs temps. La compétition ne fait finalement que commencer, mais elle doit se faire raisonnablement.

Les amateurs doivent bien se rendre compte du défi physique qu’une telle succession d’ascensions représente. Keegan Swenson rappelle ainsi qu’il a poursuivi son entraînement de pro depuis janvier jusqu’en mai, avant de tenter son Everesting, alors que Katie Hall confie pour sa part que même si elle n’était pas à 100% pour réaliser son record, elle a profité d’une préparation professionnelle depuis le début de la saison, même face au confinement. Un tel défi ne se décide donc pas du jour au lendemain et mérite une préparation minutieuse. Le site Everesting.cc propose d’ailleurs des guides (en anglais) pour permettre de se préparer au mieux et d’ensuite bien récupérer face à ce défi intense. L’idéal pour éviter de grimper vers l’inconnu.

MISE À JOUR – Mardi 2 juin 2020, 14h45 : les concurrents à l’Everesting se sont multipliés ces derniers jours. Chez les dames, l’ex-cycliste pro Lauren De Crescenzo, qui a dû arrêter sa carrière suite à une grave blessure au cerveau après une chute à vélo, a réalisé un nouveau record féminin le 31 mai dernier en grimpant la montée de Hog Pen Gap, non loin d’Atlanta (Géorgie, États-Unis), à 24 reprises. Soit un parcours réalisé en 9h57:29, permettant à De Crescenzo de devenir la première femme à réaliser un Everesting en moins de 10 heures !

Chez les hommes, l’Allemand Emanuel Buchmann (Bora-Hansgrohe) a également tenté sa chance, sur les hauteurs d’Ötztal, en Autriche, une des bases de son équipe. Buchmann a ainsi grimpé les 8 848 mètres de dénivelé en 7h28, soit un quart d’heure de mieux que Keegan Swenson. Cette performance était notamment destinée à récolter de l’argent pour la Deutsche Kinderhilfswerk, une organisation qui aide les enfants dans le besoin. Mais le record ne sera pas homologué. Tout d’abord, le temps annoncé par le coureur dans le communiqué de la Bora-Hansgrohe est en fait le temps « en mouvement » de Buchmann, alors que le temps réalisé depuis le début du défi jusqu’à la fin indique 7h51. En outre, Buchmann n’a pas grimpé les 8 848 mètres de dénivelé sur la même pente, comme le règlement l’indique. Il a d’abord grimpé un versant du col choisi avant de descendre et de répéter huit fois la montée d’un autre versant. Or, le règlement de l’Everesting indique qu’une tentative ne peut se faire que sur une seule montée, répétée inlassablement jusqu’à obtenir un dénivelé de plus de 8 848 mètres.

Photo : Instagram Katie Hall/@katiehall47

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