Amstel Gold Race : bienvenue dans le Gilbert-berg

Plus récente des classiques historiques du printemps, l’Amstel Gold Race a longtemps été l’une des courses les moins surprenantes de la saison, avant de se découvrir une renaissance en minimisant l’impact du Cauberg ces dernières années. Que ce soit sur l’Amstel Gold Race ou lors d’un championnat du monde mémorable.

Je n’avais encore jamais visité Valkenburg avant cette semaine irisée. Certes, je connaissais quasiment par cœur le final de l’Amstel Gold Race avec ce virage à gauche bien connu menant au pied du Cauberg, et ces 700 derniers mètres bien raides mais aussi bien larges. Une véritable nationale qui ressemble à chaque passage à un mini-Alpe d’Huez tant les Néerlandais savent s’amasser pour célébrer les cyclistes, pour crier leur passion, pour afficher leurs couleurs. J’ai appris ses moindres recoins grâce à celui qui a magnifié l’art de l’attaque précise : Philippe Gilbert. Vainqueur en 2010 et 2011, après avoir enchaîné les places d’honneur sur ce même Cauberg, le Remoucastrien a montré qu’il savait exactement où placer son accélération, à chaque fois avant le fameux pont surplombant la côte, dans la fin de ce virage à gauche qui mène vers les thermes de Valkenburg. Alors, à l’aube de ce 23 septembre 2012, il apparaît logiquement comme l’un des grands favoris de ce championnat du monde, tracé sur ces pentes du Cauberg, avec toutefois une subtilité supplémentaire : la côte est suivie de 1500 mètres sur un plateau en légère descente vers la nouvelle ligne d’arrivée, tracée au milieu des champs. Cette ligne droite suivant l’ascension semblait interminable lorsque nous la parcourrions à pied. « Celle-là, elle va faire mal aux jambes. Il faut de la puissance », m’annonçait Rocco Minelli, mon acolyte de la semaine sur cette semaine de Mondiaux, avec Stéphane Thirion et Eric Clovio.

Une bière pour une victoire belge

Dans le clan belge, on se rassure avec les deux victoires d’étape du Tour d’Espagne de Philippe Gilbert, après une saison en demi-teinte, celle qui avait suivi son étincelante année 2011 marquée par le triplé sur les classiques ardennaises. Surtout, l’équipe noire-jaune-rouge s’annonçait comme la formation à battre sur le tracé pour puncheurs de Valkenburg, avec Tom Boonen en co-leader, Greg Van Avermaet, Björn Leukemans, Dries Devenyns, Johan Vansummeren et Jürgen Roelandts comme équipiers de luxe… L’équipe de rêve pour un tel championnat du monde. Même si l’Espagne n’est pas en reste avec Alejandro Valverde, Joaquim Rodriguez, Oscar Freire et Alberto Contador, l’Italie compte sur Vincenzo Nibali, Diego Ulissi, Luca Paolini et Oscar Gatto, l’Allemagne croit en John Degenkolb, la Norvège en Edvald Boasson Hagen. Bref, la concurrence s’annonce particulièrement importante pour le groupe belge, qui annonce durant toute la semaine que Boonen et Gilbert seront bien les deux leaders, qui se partageront la tête de l’équipe durant l’épreuve, jusqu’à la dernière côte de la journée. Dans la salle de presse, installée dans une tente géante au milieu des champs de betteraves, les journalistes étrangers n’hésitent pas à nous parier une bière qu’un Belge s’imposera dans l’après-midi. Pari tenu ! Et le stress monte déjà au fil des kilomètres.

Put…, il l’a fait !

Sur les routes néerlandaises, le parcours tracé sur les mêmes chemins que l’Amstel Gold Race semble correspondre aux ambitions belges : la sélection de Carlo Bomans réussit à suivre les bonnes attaques, se permet de mettre la responsabilité de la poursuite sur les autres nations. « Bon, on regarde déjà aux papiers qu’on pourra faire après la course ? » J’impatiente déjà, j’ai envie d’écrire, je bous de savoir ce qu’il va se passer dans ces 50 derniers kilomètres, sur ce circuit final de Valkenburg. Les offensives s’enchaînent mais aucune sélection ne place un outsider ou un favori aux avant-postes à l’approche du dernier tour. Leukemans remonte Gilbert pendant que Roelandts remonte Boonen dans les derniers kilomètres. Et dans le Cauberg, Leukemans accélère pour replacer Gilbert en troisième position et lui permettre d’attaquer à son endroit habituel, un punch explosif. J’en perds mes mots, je tape un bon coup sur la table avant de crier « Putain, il l’a fait ! ». Journaliste, certes, mais voir un Belge tenter un tel effort, cela relance le caractère de supporter.

La soirée s’annonce longue

Mais pas le temps de profiter. Pendant que Gilbert enchaîne les coups de pédale sur ce dernier kilomètre en plateau pour filer vers la ligne d’arrivée, les idées s’enchaînent déjà dans la tête. Un Wallon champion du monde, cela vaudra bien un cahier spécial dans les quotidiens du lendemain. Commentaires sportifs, interview de la famille, des amis, reportage au sein du Fan club installé à Remouchamps… Les articles vont s’enchaîner aussi vite que l’offensive de « Phil » sur la Cauberg. Lui vient de franchir la ligne d’arrivée et est déjà entouré de toutes les caméras du monde entier. Même pas le temps de savourer, il est déjà temps de décrire sa victoire. Emmené vers le podium, il va pouvoir enfin enfiler ce maillot arc-en-ciel qu’il a souhaité toute sa carrière. Et dans le public, Jeannot et Anita, venus avec une grande partie du fan club du Remoucastrien, ont les yeux encore humides après avoir vu leur fiston lever le bras à 200 mètres de la ligne, déjà conscient d’avoir distancé ses adversaires pour l’irisé. Entre les journalistes, le juge de paix commence à peine : il faut partir au sprint pour enchaîner les interviews des coureurs, des proches, du sélectionneur belge, du manager de la BMC, des responsables de la Loterie Nationale, de sa femme de l’époque Patricia… La soirée s’annonce encore longue. Surtout pour les supporters du Phil’. Mais quel bonheur d’écrire dans de telles conditions. On se prend même une Amstel pour célébrer ce titre mondial.

Enrico pour Antoine

Ma première découverte de l’Amstel Gold Race date de quatre ans plus tard, en 2016. Une édition particulièrement grise, sans grand favori annoncé sur ces routes. Tim Wellens s’annonce certes, et tente une offensive dans les 8 derniers kilomètres, mais c’est bien la quatrième et dernière ascension du Cauberg qui a décidé du vainqueur de cette édition. L’Italien Enrico Gasparotto, leader de la Wanty à l’époque, surprenait tous les favoris avec une offensive explosive dans le Cauberg, rattrapant Wellens avant de filer vers l’arrivée avec Michael Valgren dans la roue. Le jeune Danois ne peut rien faire face au sprint de l’expérimenté Gasparotto, vainqueur pour la deuxième fois de sa carrière de l’Amstel Gold Race, quatre ans après… sa dernière victoire pro, sur l’Amstel justement. Surtout, cette édition revêt une émotion particulière suite aux mots de Gasparotto, et ses doigts levés à l’arrivée, pour Antoine Demoitié, décédé un mois plus tôt sur les routes de Gand-Wevelgem. Un jeune coureur que je suivais de près, qui n’avait qu’un an de moins que moi et était dans la même école secondaire. Un coureur très sympathique, très disponible, qui vivait un rêve passionné depuis ses débuts professionnels. « Je suis fier d’avoir pu remporter ce succès important pour Antoine et pour sa femme, que nous avons rencontré hier. Je voulais absolument le faire avec lui dans mon esprit », lançait Gasparotto, visiblement ému, les yeux humides, en conférence de presse. Je n’ai pu m’empêcher de lâcher quelques larmes.

 

Photo : CC Wikimedia/Michiel Lelijs

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