Flèche Wallonne : le stade du Mur de Huy fait danser les puncheurs

Souvent délaissée en tant que simple préparation de Liège-Bastogne-Liège en raison de son caractère prévisible, certainement concentré autour de sa montée finale du Mur de Huy, la Flèche Wallonne reste une classique qui a regorgé de surprises avant d’être le terrain préféré des puncheurs explosifs spécialisés dans le raidard à 20%. Bienvenue dans le stade hutois.

La Flèche Wallonne n’a pas une bonne réputation dans le calendrier printanier des classiques. Depuis une dizaine d’années, son final sur les pentes du chemin des Chapelles, également appelé Mur de Huy, ressemble à un sprint entre puncheurs, qui donne le sel à l’épreuve que dans ses 700 derniers mètres à 13% de moyenne. La montée est brutale, sèche. Peut-être trop pour créer le suspense ? Ce n’est pourtant que durant cette dernière décennie que les purs spécialistes de ces ascensions raides ont posé leur patte sur le palmarès, avec une domination espagnole claire, simplement perturbée par la récente arrivée de Julian Alaphilippe aux avant-postes du peloton mondial. Et avant ce Mur, les 200 kilomètres tracés en Wallonie n’ont rien d’une partie de plaisir, avec notamment les ascensions de la côte d’Ereffe et de Cherave comme apéritifs costauds à l’aube de l’arrivée en cité mosane. Malgré les divers changements de parcours, malgré les propositions de l’organisation de réduire les circuits autour des trois ascensions du Mur, rien n’y fait, les échappées n’ont pas voix au chapitre sur ces routes. Au grand dam du spectateur, qui réduit la Flèche à cette courte montée de la Sarte, menant à l’église du même nom, la septième chapelle au plus haut de la colline hutoise. Un chemin de croix unique dans le paysage cycliste.

Le bonheur en enfer

La Flèche Wallonne revêt pour moi un caractère très particulier : je suis né à Huy et j’ai vécu toute mon enfance à Ampsin, à seulement cinq kilomètres du Mur de Huy. Mon école primaire était celle que dépassent tous les coureurs au pied de l’ascension finale de cette Flèche. Il n’était pas rare d’y voir des coureurs s’arrêter, le mardi précédant l’épreuve, pour déposer des bidons, prendre des photos avec les petiots de 5 à 10 ans, heureux comme tout de voir des sportifs professionnels leur faire un coucou, même s’ils ne connaissaient pas leurs noms. Aujourd’hui encore, Alejandro Valverde est l’un des seuls qui fait arrêt chaque année devant cette école pour saluer les élèves. Personnellement, je me souviens de Paolo Bettini, Francesco Casagrande ou Rik Verbrugghe qui faisaient un arrêt rapide avant d’enchaîner sur une reconnaissance du Mur de Huy. Mes premiers souvenirs cyclistes en chair et en os, après m’être délecté des envolées de Marco Pantani sur le Ventoux ou de Frank Vandenbroucke sur les côtes de Liège-Bastogne-Liège. Je n’étais encore qu’un enfant, je ne me doutais pas encore des coulisses sombres de ces performances. Je prenais avant tout du plaisir face à ces performances, que j’essayais de retranscrire lors de mes sorties sur un VTT obtenu pour mes bons résultats scolaires à l’âge de 10 ans. Pas question de sortie dans les bois avec ce vélo tout-terrain : mon objectif était bien de tutoyer les sommets de la Flèche Wallonne et de franchir ce fameux Mur. Comme tout gamin, j’enchaînais les ascensions du coin en me disant que je devais meilleur grimpeur de semaine en semaine, avant d’approcher le Graal, ce fameux chemin de 700 mètres avec des pourcentages dépassant les 20%, notamment dans ce fameux S que je n’ai jamais osé prendre de l’intérieur. Trop lourd, trop trapu, je préférais débloquer le petit plateau dès la place Saint-Denis, au pied du chalet qui sert de friterie, pour tenir la distance sur ces hauts pourcentages. Je me demandais déjà comment je pouvais tenir à la sortie du S, surtout qu’un nouveau mur de quelques dizaines de mètres se présente directement. Avant un nouveau replat, puis les 300 derniers mètres à plus de 13%. Un enfer qui durait une demi-douzaine de minutes. J’étais à chaque fois au bout de ma respiration, incapable d’enclencher une vitesse supérieure quand la pente se radoucit, à la vue de l’église de la Sarte. Couché sur ma machine, je reprenais mon souffle en tournant les jambes aussi lentement qu’au pied, sur la plus petite vitesse. Une véritable souffrance, et en même temps un bonheur intense.

« Comme dans un stade »

La Flèche Wallonne se résume pour certains à ce Mur, car ce point de rendez-vous offre également une atmosphère inégalée, si ce n’est sur les Flandriennes. Sur ce chemin des chapelles, le moindre mètre carré est récupéré par des fans venus des quatre coins de l’Europe pour apprécier le triple passage du peloton. Les barbecues s’enchaînent malgré la pente, les bières affluent et les riverains sont nombreux à louer ou prêter leur terrasse ou leur jardin pour profiter de la vue et de la proximité avec les coureurs. La plaine de la Sarte, au sommet, est noire de monde dès 14h00, à l’approche du premier passage des hommes et de l’arrivée des dames. Les coureurs voient devant eux, non seulement une ligne d’arrivée qui semble s’éloigner au fil des pourcentages, mais également une foule de supporters acharnés, qui poussent les héros locaux vers les hauteurs. Philippe Gilbert décrit souvent sa victoire sur la Flèche, en 2011, comme l’un de ses plus grands souvenirs car il se sentait « comme dans un stade », n’hésitant pas à demander la foule de crier encore plus fort au moment de franchir la ligne, seul face à des adversaires incapables d’effacer son punch. Et malgré les victoires consécutives d’Alejandro Valverde, toujours sur le même scénario d’un sprint lancé à 150 mètres de la ligne, le public reste toujours enthousiaste et toujours aussi nombreux.

Pas de cordon de sécurité

Mon premier souvenir sur cette ligne d’arrivée remonte à 2005 et le succès de Danilo Di Luca, en cette première année du WorldTour. Les soupçons pesaient déjà sur l’Italien, et cela se ressentait dans le public, où les huées se mêlaient aux applaudissements quand le coureur des Abruzzes a lancé son offensive fatale dans les 200 derniers mètres. À l’époque, les coureurs descendaient ensuite jusqu’au hall omnisports de Huy pour prendre une douche et se remettre de la journée de course. Encore jeune étudiant désireux de devenir journaliste dans les prochaines années, j’essayais ainsi d’interpeller quelques coureurs pour une réaction que j’écrivais à l’époque sur le site Vélo-Club.net, en tant que rédacteur bénévole. Mon père, dont les parents sont venus d’Italie dans les années 60 pour s’installer à Huy, m’aidait à interroger les coureurs italiens, dont Davide Rebellin et Damiano Cunego, son coureur préféré. Je me souviens encore de leur grande disponibilité dès qu’on parlait leur langue natale, et de la possibilité d’approcher ces sportifs sans cordon de sécurité, ni directeur sportif pour bloquer les fans venus quémander un autographe ou un bidon. C’était il y a quinze ans, déjà une éternité pour le sport cycliste.

Bousculades sur la ligne

Je suis passé du public au peloton des journalistes sur la ligne d’arrivée en 2008, alors que j’étais encore étudiant en journalisme. Je me souviens de la victoire de Kim Kirchen, l’une des dernières sous une pluie intense, avant qu’un problème cardiaque vienne conclure sa jeune carrière deux ans plus tard. Je découvrais alors l’intensité d’une arrivée de classique, surtout sur un espace aussi exigu que le sommet du Mur de Huy. Entre les photographes avancés à quelques mètres de la ligne, les soigneurs qui tentent d’aider les coureurs en pleine souffrance au sommet, et les journalistes qui souhaitent obtenir une rapide déclaration, il faut s’accrocher… Pas question de laisser un centimètre à un concurrent, il faut enchaîner les interviews de sportifs en train de reprendre leur souffle. Un boulot indécent ? Plutôt la conséquence d’une arrivée étroite où chacun se bouscule, et sans possibilité pour les bus et camping-cars d’équipes de s’installer tout près de la ligne. Du coup, si les coureurs ne s’arrêtent pas, ils filent vers leur quartier général, parfois situé à plus d’un kilomètre du Mur. Il est alors quasiment impossible de les rejoindre. Alors, sur l’arrivée, on se pousse pour essayer d’avoir le plus de réactions possibles, en attendant d’entendre le vainqueur et la vainqueur en conférence de presse. Il faut savoir jouer des coudes sur la Flèche. Et c’est encore moins intense que la ligne d’arrivée d’une étape du Tour de France, je l’apprendrai plus tard.

Les dames d’abord

La pression est bien moindre sur les arrivées des courses féminines. La Flèche Wallonne féminine est certes l’une des plus anciennes classiques du calendrier, grâce à la pression de l’ancienne bourgmestre Anne-Marie Lizin, désireuse de mettre les femmes en avant dès les années 2000. Mais l’engouement du public a longtemps été réservé, et il a fallu attendre ces dernières saisons pour voir les spectateurs se presser sur le Mur en début d’après-midi pour suivre de près l’ascension finale de ces dames, pour l’une des arrivées les plus impressionnantes de la saison. Au grand dam des spectateurs qui n’ont jamais eu droit qu’à une arrivée en diffusion décalée, pour une raison de production restreinte. Seules les caméras fixes sur le Mur ont pu jusqu’à présent montré l’arrivée des dames, avant un résumé de la course prévu seulement en soirée. Dès 2020, une retransmission en direct était prévue mais la crise sanitaire en a décidé autrement. En attendant, les dames devaient donc se battre pour la victoire en différé. Et cela a offert de belles bagarres, avec toutefois des dominations claires de Marianne Vos (5 victoires) et Anna Van der Breggen (5 succès également), véritables reines du Mur de Huy, surtout au bout de courses souvent bien plus actives que chez les hommes. Elles nous le racontaient en conférence de presse jusqu’ici, déplorant la couverture télévisuelle médiocre. Elles pourront bientôt le montrer en direct.

La Flèche Wallonne a donc tout d’une madeleine de Proust pour moi. C’est là que j’y ai fait mes premières armes. C’est LA course que je ne manque jamais de couvrir. C’est là que j’y ai réalisé mes premières interviews. C’est là que j’y ai rencontré plusieurs journalistes qui m’ont mis le pied à l’étrier pour la suite de ma carrière. C’est là que je prends le plus de plaisir tout au long de la journée, car c’est une région que je connais, que j’adore. Beaucoup de sentiments entrent en jeu, et je tente de rester comme d’habitude le plus objectif possible lorsque j’évoque cette course au niveau sportif, mais il y aura toujours une part de moi qui aime cette course quoiqu’il s’y passe. Heureusement qu’elle n’est organisée qu’une fois par an, diront certains.

Photo : ASO/Gautier Demouveaux

 

Pin It on Pinterest