Marlen Reusser ou l’heure de la pause

La Suissesse Marlen Reusser s’est arrêtée, en plein milieu de son championnat du monde du contre-la-montre, bloquée mentalement après deux saisons éreintantes. L’occasion de rappeler l’importance du bien-être mental dans un sport aussi physique.
Marlen Reusser - Abandon Championnat du monde Contre-la-montre 2023 - Capture Eurosport
La Suissesse Marlen Reusser abandonne le championnat du monde du contre-la-montre individuel et s’assied dans l’herbe, incapable de poursuivre sur le plan mental. – Photo : capture Eurosport

À force d’évoquer les forces physiques des cyclistes au départ de chaque épreuve que nous présentons sur CyclismeRevue.be, faisant la différence entre sprinters, puncheurs, grimpeurs, disséquant les palmarès distincts pour prévoir la forme du jour de chacune et chacun, on en oublierait presque que le cyclisme n’est pas qu’un sport physique, il se joue également sur le mental. On l’a déjà évoqué à de nombreuses reprises : cet aspect psychologique est trop souvent négligé, au prétexte que les objectifs s’enchaînent et que seules les jambes semblent parler sur les grandes épreuves du calendrier. Marcel Kittel ou Tom Dumoulin avaient été parmi les premiers à s’exprimer sur ce sujet sensible, évoquant leurs doutes et leur fatigue mentale sur le vélo, malgré des carrières prolifiques.

Peu s’attendaient toutefois à voir ce sujet arriver sur la table des championnats du monde en Écosse. Championne du monde sur le relais mixte avec l’équipe de Suisse, malgré une chute à la mi-course, la Suissesse Marlen Reusser démarrait le championnat du monde du contre-la-montre individuel avec la pancarte de favorite. La championne de Suisse et d’Europe de l’exercice avait un avantage certain sur toutes ses adversaires, vu ses qualités physiques intrinsèques. Mais comme évoqué plus haut, cela ne se joue pas que dans les jambes, il faut encore garder la concentration, se sentir prêt à se battre pour près d’une heure d’efforts, se prémunir de pensées négatives durant cette course contre soi-même… Mais jeudi, sur le circuit de Stirling, toutes ces idées noires qui usent l’esprit ont eu raison de Reusser. Après un premier temps intermédiaire la pointant déjà en retard par rapport aux meilleures rouleuses du moment, la Suissesse a décidé en pleine course de s’arrêter. Pas de casse au niveau mécanique, pas de douleur au niveau physique, juste le cerveau qui se fixe sur les doutes.

La passion, à quel prix ?

Éreintée mentalement, elle apparaissait sans un cri, le regard vide, assise dans la pelouse sur le bord de la route. Une image saisissante que celle de cette favorite renonçant à son rêve d’un premier titre mondial sur le chrono individuel. Sans un mot, elle a quitté à petit pas la course écossaise. Ce n’est qu’en soirée qu’elle a donné plus d’explications sur cet abandon soudain. « Depuis que je fais du vélo, j’ai toujours couru avec passion. Ma vie tourne autour du vélo. J’aime ce que je fais, j’aime ce style de vie et j’y trouve beaucoup de points positifs. Mais ça me coûte aussi beaucoup d’énergie », a-t-elle confié à nos confrères de DirectVélo. ”2023 a, jusque-là, été une très grande année pour moi. Mais à partir du Tour de Suisse, tout récemment, ce n’était plus ça”.

La Suissesse évoque l’absence de moment de relâchement entre ses différents objectifs : le Tour de Suisse, le Tour de France, les championnats du monde, en deux mois de temps. Elle confirme qu’elle ne voulait pas abandonner, vu le soutien de la SD Worx, de la fédération suisse de cyclisme Swiss Cycling, des sponsors… Même si elle sentait bien que ça n’allait pas aller. Et jeudi, ça a craqué. “Je n’étais pas prête à disputer ce chrono. Je n’avais aucune envie de le faire. Au moment où j’ai posé le pied à terre, je me suis dit que ce n’était sans doute pas une bonne idée… Mais j’avais envie de le faire. (…) Le cyclisme a tellement de belles choses à offrir, tellement de belles courses. Mais ça ne s’arrête jamais et là, j’ai besoin de dire stop. Pour le moment”, a-t-elle conclu pour DirectVélo.

Reusser a rapidement su se remettre dans le bain après ce coup de moins bien, certainement par envie de ne pas décevoir son équipe nationale. Elle a disputé la course en ligne du championnat du monde, non sans se lancer dans l’une ou l’autre offensive. Mais elle a eu le cran durant ce contre-la-montre d’évoquer une question qui semble encore trop souvent balayée d’un revers de la main dans le monde cycliste. Le culte de la performance pousse toujours vers les limites physiques, le mental est seulement envisagé par certaines équipes qui se permettent le budget pour des coachs, psychologues et spécialistes de la question. De tels efforts sur plusieurs heures, plusieurs jours, de tels enchaînements d’objectifs peuvent mener à cette fatigue qui bouleverse la saison. À l’heure du stakhanovisme multidisciplinaire, l’idée de miser sur des plus longues ou nombreuses plages de repos semble nécessaire pour conserver ce plaisir du vélo et l’esprit clair en vue de ses grandes ambitions. Reusser a heureusement pu aller au-delà de cette douloureuse pause, elle profitera certainement des prochains mois pour prendre le temps de se refaire la cerise, même si aucune blessure physique n’est à déplorer dans son chef. Mais le cerveau n’est-il pas aussi important à prendre soin ?

 


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