Paris-Roubaix Femmes : un solo historique de 81 kilomètres pour couronner Lizzie Deignan

L’histoire démarre enfin. 125 ans après la première édition masculine de Paris-Roubaix, le peloton féminin a enfin eu droit à ses premiers secteurs pavés dans le Nord. La première édition de Paris-Roubaix Femmes a offert une course épique, sur des pavés boueux et glissants comme jamais, mais bien contrôlée dès le premier secteur pavé par Lizzie Deignan (Trek-Segafredo), vainqueure après un solo de 81 kilomètres !

La pluie, le vent et des pavés à enchaîner durant près de trois heures de course : cette édition inaugurale de Paris-Roubaix Femmes annonçait une bagarre technique, et une découverte plus brutale qu’annoncé. Et cela n’a pas manqué. Les chutes ont malheureusement été légion sur cette course menée tambour battant. Avec le vent principalement de dos lors de la remontée vers Roubaix, les participantes à cette édition historique ont foncé sans se retourner, mais sur les pavés glissants, il ne fallait pas essayer de récupérer le contrôle de son vélo, au risque de valser la clavicule première au sol. « Nous avons disputé aujourd’hui l’une des courses les plus dures du calendrier », commente Lizzie Deignan (Trek-Segafredo) à l’arrivée. « On savait que ça allait être dur, mais on ne savait pas à quoi s’attendre exactement. Tout le monde était si excité avant le premier secteur pavé. Ensuite, c’était une course au positionnement avant chaque secteur », confirme Marianne Vos (Jumbo-Visma). « C’était vraiment l’Enfer du Nord, je comprends mieux pourquoi on l’appelle comme ça », opine Elisa Longo Borghini (Trek-Segafredo).

Deignan : « Qui ferait ce genre de plan ? »

Alors, pour éviter une fille chutant devant elle ou le risque de toucher un vélo derrière soi, la Britannique Lizzie Deignan a pris au pied de la lettre cette consigne de rester à l’avant. À 81 kilomètres du but, sur le premier secteur pavé de cette longue après-midi sur les chemins de campagne, l’ex-championne du monde a filé en solitaire, pour ne jamais être revue par les autres favorites du jour. « Ce n’était pas du tout le plan. Qui ferait ce genre de plan ? », rigole-t-elle. « Ellen (van Dijk) et Elisa (Longo Borghini) étaient les leaders de l’équipe, et j’étais la troisième personne du groupe, chargée de les garder en bonne position. Je devais être devant sur les premiers secteurs pavés et j’ai vu qu’Ellen et Elisa n’étaient pas bien placées. J’ai regardé derrière moi après le premier secteur, j’ai vu un écart et je savais que les autres équipes allaient devoir me chasser. Donc j’ai poursuivi mon effort ».

La tactique était parfaite. Car toute l’équipe Trek-Segafredo répondait présente. Même quand Christine Majerus (SD Worx) et Marianne Vos (Jumbo-Visma) menaient la vie dure au peloton dans le secteur cinq étoiles de Mons-en-Pévèle, l’un des plus difficiles du tracé, Elisa Longo Borghini, Audrey Cordon-Ragot et Ellen van Dijk n’étaient jamais loin pour protéger leur équipière en tête, et ainsi faire caler une poursuite jamais bien organisée. Même si Borghini et Van Dijk chutaient encore à 35 et 30 km de l’arrivée, le groupe des favorites derrière Deignan ne trouvait pas de terrain d’entente, et seules les équipières de Vos et d’Emma Norsgaard (Movistar) tentaient de rentrer sur la Britannique, bel et bien partie avec plus de deux minutes d’avance depuis Mons-en-Pévèle justement.

« Vos derrière moi : oh non… »

Et comme elle l’avait fait sur Liège-Bastogne-Liège en 2020, Lizzie Deignan poursuivait son effort en solitaire sans s’inquiéter de la poursuite. Et malgré quelques glissades, le dossard n°13 restait toujours debout sur les pédales pour encaisser les derniers pavés de la journée. « C’était très douloureux… Je me sentais en contrôle, mais je devais rester dans ce rythme. Car si tu exploses sur ces pavés, tu le sens vraiment. Je cherchais donc à rester calme, ne pas être trop enthousiaste », confie la Britannique de 32 ans qui ne perdait finalement du temps qu’à l’occasion de l’offensive de Marianne Vos dans le secteur de Camphin-en-Pévèle, à l’aube du mythique Carrefour de l’Arbre, à près de 20 kilomètres de l’arrivée.

« J’ai entendu dans le final que Marianne (Vos) était seule à ma poursuite et je me suis dit : oh non… (rires) Je savais qu’elle revenait vite. Mais j’avais juste assez de temps d’avance », sourit Deignan, qui perdait une cinquantaine de secondes dans ce final. Son rythme était toutefois suffisant pour entrer sur le vélodrome de Roubaix avec le sentiment de victoire qui montait au fil du tour et demi à effacer. Malgré des plaies et du sang sur les mains (elle a terminé l’épreuve sans gants), Deignan a célébré en toute sérénité sa victoire, historique, sur la première édition de Paris-Roubaix Femmes. Elle qui, mère depuis 2018, a déjà remporté le Strade Bianche, le Tour des Flandres, Liège-Bastogne-Liège, La Course by le Tour, le GP de Plouay, le Trophée Alfredo Binda, le Tour de Drenthe et un titre de championne du monde. Excusez du palmarès !

« Heureuse de faire partie de cette histoire »

« Je suis très émue », avouait-elle en larmes lors d’une première interview en télévision qu’elle devait recommencer quelques minutes plus tard, après avoir retrouvé son souffle. Surtout, Deignan réalise un bel exploit en cette fin de saison après avoir souffert durant le dernier printemps, durant lequel l’Enfer du Nord devait normalement se tenir avant son report en raison de la crise du Covid-19. « Je suis heureuse de faire partie de cette histoire du cyclisme féminin. Je remercie les supporters et téléspectateurs qui nous ont suivies, en espérant qu’ils seront encore présents dans le futur. Cela semble un peu surréaliste, car c’est une course que je regardais tous les ans, donc être la première femme sur la ligne ici est un moment spécial », confie Deignan, félicitée par Marianne Vos, sa dauphine, et bien sûr par sa coéquipière Longo Borghini, finalement troisième malgré sa chute.

« Lizzie a mené une attaque très puissante. C’était en effet très tôt, mais elle a poursuivi comme il fallait », commente Vos, qui a repris près d’une minute dans les vingt derniers kilomètres. « Dans le final, quand j’ai vu que Lizzie avait toujours deux minutes d’avance, je me suis dit que ça allait être difficile de boucher cet écart. (…) Mais je suis impatiente pour la prochaine édition dans quelques mois », imagine déjà la Néerlandaise, désireuse de briller sur ces pavés dès avril 2022. « Je pense qu’aucune fille ne mérite plus de gagner cette première édition que Lizzie, qui a tant fait l’histoire ces dernières années. (…) C’était une course spéciale, et c’était si beau d’entrer sur le vélodrome. J’espère qu’on inspire les filles autour du monde avec cette première édition », se réjouit pour sa part Longo Borghini.

Deux chutes pour la dernière de D’Hoore

Cette course a été moins heureuse pour les représentantes belges sur cette première édition. Victime d’une crevaison et d’une chute au moment-clé de la poursuite menée par Vos, la championne de Belgique Lotte Kopecky (Liv Racing) n’a jamais pu revenir sur ce groupe, concluant son effort en 15e position à plus de 4 minutes de la vainqueure du jour. Et sa coéquipière sur la piste, Jolien D’Hoore (SD Worx) a terminé hors délai, à plus de vingt minutes sur le vélodrome. Pour son dernier dossard avant la retraite sportive, elle imaginait bien mieux : «J’ai chuté deux fois, et mentalement, ma course était déjà finie après ma deuxième chute. J’ai essayé d’en profiter malgré tout, c’était dur, mais j’ai réussi à atteindre la ligne d’arrivée. (…) J’aurais évidemment aimé faire mieux aujourd’hui pour ma dernière course mais on ne peut pas choisir sa chance. Je suis contente que ce soit fini », avoue l’ex-championne de Belgique qui poursuivra désormais ses activités comme directrice sportive pour l’équipe NXTG Racing et pour la fédération flamande de cyclisme, dans le but de former les jeunes cyclistes vers le plus haut niveau.

Résultats de la 1re édition féminine de Paris-Roubaix (Denain > Roubaix, 117.5 km) :

  1. Lizzie Deignan (G-B, Trek-Segafredo) en 2h56:07
  2. Marianne Vos (P-B, Team Jumbo-Visma) à 1:17
  3. Elisa Longo Borghini (Ita, Trek-Segafredo) à 1:47
  4. Lisa Brennauer (All, Ceratizit-WNT Pro Cycling Team) à 1:51
  5. Marta Bastianelli (Ita, Alé BTC Ljubljana) à 2:10
  6. Emma Norsgaard (Dan, Movistar Team)
  7. Franziska Koch (All, Team DSM)
  8. Audrey Cordon-Ragot (Fra, Trek-Segafredo)
  9. Marta Cavalli (Ita, FDJ Nouvelle-Aquitaine Futuroscope)
  10. Chantal van den Broek-Blaak (P-B, Team SDWorx)
  11. Lotte Kopecky (BEL, Liv Racing) à 4:33
  12. Shari Bossuyt (BEL, NXTG Racing) à 9:08
  13. Jesse Vandenbulcke (BEL, Lotto-Soudal Ladies) à 9:55
  14. Valerie Demey (BEL, Liv Racing) à 12:00

Photo : ASO/Fabien Boukla

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