Réforme, TV et grand spectacle : Mathieu Istace et Gérard Bulens (Proximus Sports) refont le cyclo-cross

Ce sont dans les locaux de Proximus Sports à Evere que Mathieu Istace, journaliste-maison, et Gérard Bulens, ancien manager de Landbouwkrediet, nous accueillent pour un entretien fleuve d’une heure, pendant que Thibau Nys enchaînait une 14e victoire dans les rues de Diegem, à dix minutes de là. Les deux hommes font la paire depuis quatre saisons sur l’antenne de la chaîne privée, enchaînant les commentaires de la Coupe du monde et du Superprestige pour le public francophone. Pourquoi Proximus a-t-il décidé de diffuser gratuitement le cyclo-cross sur son antenne en Wallonie et à Bruxelles ? Comment la discipline va-t-elle évoluer ? Comment peut-on développer le cyclo-cross dans le sud de la Belgique ? Autant de questions discutées le temps d’une rencontre sans ambages.

Comment Proximus en est venu à diffuser du cyclo-cross en Wallonie et à Bruxelles, alors que le cyclo-cross est réputé pour être un sport surtout populaire en Flandre ?

Mathieu Istace : « C’est la quatrième saison qu’on diffuse toutes les manches de Coupe du monde et de Superprestige. En fait, Proximus avait reçu voici quatre ans la possibilité de diffuser ces cyclo-cross, que Telenet diffusait déjà en Flandre. Or, Proximus est tant diffusé en Flandre qu’en Wallonie et à Bruxelles. On m’avait donc demandé du côté francophone, si cela m’intéressait de commenter ces épreuves. Je me souviens que le premier cyclo-cross que nous avions diffusé à l’époque, nous n’avions pas retransmis la course féminine. Et rapidement, on s’est dit qu’on pouvait également diffuser les dames, vu que Proximus avait les droits. On s’est pris au jeu depuis lors. Et on tente de faire évoluer les choses aussi. Lors de la Coupe du monde à Namur, nous avons notamment réalisé des plateaux TV lors de ces deux dernières saisons. Maintenant, il est certain que nous n’avons pas les mêmes moyens que du côté néerlandophone et cela reste un sport particulièrement plus prisé de l’autre côté de la frontière linguistique. »

Gérard Bulens : « Il faut aussi voir pourquoi il y a cette différence entre les deux régions. J’ai eu Sven Nys dans mon équipe durant six ans et quand je vois ce qu’il réalise aujourd’hui pour les jeunes en Flandre, c’est fort. Alors qu’en Wallonie… Une différence, c’est que Sven a le soutien de la fédération flamande de cyclisme alors qu’en Wallonie, à la fédération, on se bat pour être sur le podium, pour aller boire un verre, pour aller dans la tente VIP mais ça se limite à ça. »

M.I. : « Et il faut savoir, d’après ce qui me revient, que certains coureurs qui prennent des initiatives pour le cyclo-cross en Wallonie sont menacés d’être pénalisés par la fédération wallonne. Il n’y a pas vraiment de soutien. »

G.B. : « Avec deux ou trois personnes, on avait proposé à la fédération de mettre sur pied une sorte de centre d’entraînement pour des enfants, car on sait à quel point cela peut être dangereux de faire du vélo dans la circulation. Et on n’a eu aucune réaction… Alors, est-ce qu’on doit faire un putsch pour réaliser la même chose que Sven Nys ? Parce que je sais qu’il y a plein de petits Wallons qui vont payer cher pour aller s’entraîner les mercredis dans l’académie de Sven Nys à Baal. Mais si tu ne peux pas mettre le pied à l’étrier à des enfants de 8 à 12 ans, tu ne peux pas faire vivre le cyclisme. Le nombre de licenciés en Wallonie-Bruxelles est peut-être stable par rapport à voici dix ans, mais grâce aux cyclotouristes, au VTT et au BMX. Mais si tu te rassures avec de telles statistiques, tu n’avances pas véritablement. »

Justement, vu le nombre d’accidents de la circulation ces dernières années, il semble que l’entraînement sur d’autres disciplines devienne la norme chez les jeunes.

G.B. : « Exactement. Et on a vu ces derniers temps que les gars qui venaient s’entraîner sur les cyclo-cross étaient en très bonne condition pour ensuite faire des résultats sur la route. Il y a eu Stybar, Van der Poel, Boom, Van Aert… Aujourd’hui, cela va encore prendre de l’ampleur. »

M.I. : « J’ai l’impression que ce qui se passe cette année avec Van Aert et Van der Poel crédibilise auprès du grand public la discipline justement. »

Avez-vous senti une évolution positive de la part du public concernant ces diffusions sur Proximus, sur ces quatre dernières saisons ?

G.B. : « Personnellement, chaque week-end, j’ai quinze à vingt messages de la part de personnes qui me posent des questions, qui discutent de la saison. Et j’ai aussi quelques jeunes qui viennent me voir car ils savent que j’ai une ASBL qui permet d’aider les jeunes en difficulté afin de leur permettre d’acheter un vélo. C’est grâce à cette association que Loïc Hennaux réalise ses saisons de cyclo-cross. On sent donc qu’il y a un plus grand intérêt. Merci surtout à Proximus et à Flanders Classics de permettre cette diffusion du côté francophone. Parce que certes, la RTBF diffuse quelques cyclo-cross mais par exemple, celui de Bruxelles, la diffusion se fait sans commentaire et sur Auvio, sur Internet. Je sais que c’est à la mode et que certains vont regarder le cyclo-cross comme cela. Mais si tu ne suis jamais le cyclo-cross, ce n’est pas toi qui vas aller naturellement vers cette diffusion. Je trouve ça dommage. »

M.I. : « Proximus ne communique jamais sur les chiffres d’audience. Mais au-dessus de nous, on nous assure que les chiffres sont bons et s’améliorent d’année en année. J’ai vraiment le sentiment que c’est le cas car j’ai bien plus de retours aujourd’hui qu’au début. Je suis sûr que cette année, le Superprestige de Diegem en soirée, est très regardé. »

G.B. : « Aujourd’hui, j’ai 35 demandes de jeunes entre les aspirants et les juniors pour les aider au niveau du matériel. Malheureusement, je ne peux pas accéder à toutes ces demandes vu que nous n’avons qu’une dizaine de vélos, avec une répartition entre cyclo-cross, route, VTT… Cela permet ensuite à certains d’avancer très vite. Comme Néo Lamot (NDLR : champion de Wallonie des cadets) qui a été repéré par l’équipe Pauwels Sauzen-Bingoal et qui a signé chez eux. Cela veut dire qu’il y a tout de même des gens qui nous suivent. »

Proximus sponsorise en Flandre une équipe dédiée aux jeunes cyclo-crosswomen. Est-ce que Proximus vous a également interrogé pour lancer une telle équipe avec des jeunes francophones ?

G.B. : « Je pense que c’est un club qui avait contacté Proximus comme sponsor potentiel. Mais non, on ne m’a rien proposé. Mais quand tu as été manager d’une équipe professionnelle pendant une trentaine d’années, et que tu as connu un certain succès, tu fais peur à tous ceux qui existent aujourd’hui. Sauf peut-être à Patrick Lefevere (sourire). Mais les autres, ils sont toujours un peu méfiants. Mais franchement, personnellement, j’ai fait mon temps. Si on me demande un conseil et que j’estime que je peux apporter quelque chose, je peux le donner mais je n’ai plus envie de me battre pour tout ça en fait. »

Comment envisagez-vous l’avenir du cyclo-cross avec cette réforme de la Coupe du monde qui s’annonce ?

G.B. : « C’est un faux débat. Le cyclo-cross restera toujours populaire en Belgique et aux Pays-Bas. Le cyclo-cross s’est professionnalisé aujourd’hui, les athlètes de cette discipline sont au niveau des meilleurs coureurs sur route, et tout cela fait partie d’une évolution. On a aujourd’hui Golazo qui se bagarre avec Flanders Classics pour l’organisation de la Coupe du monde, cela veut dire qu’il y a de l’argent à gagner, il ne faut pas se leurrer. Si certains se lancent dans une carrière de cyclo-cross, c’est qu’aujourd’hui on peut se faire un salaire plantureux. Alors qu’avant, on pouvait se faire 100 francs belges de prime de départ, aujourd’hui c’est un tout autre monde, avec des primes à plusieurs centaines voire milliers d’euros. Le cyclo-cross est devenu très pro. »

M.I. : « Mais on peut se poser la question de savoir si le cyclo-cross restera accessible au plus grand monde. »

G.B. : « Je pense que la Coupe du monde à 14 ou 16 épreuves ne va pas changer grand-chose parce qu’on va aller rechercher des épreuves déjà existantes qui veulent bénéficier de l’aura de la Coupe du monde, et je penseque les sociétés organisatrices vont aussi entrer dans un système traditionnel avec des paiements de primes et de frais de déplacements pour certains concurrents. Mais par exemple, on est d’accord pour dire que Loïc Hennaux, malgré toutes les qualités que je lui reconnais, ne doit pas tenter la Coupe du monde car il n’a pas sa place là-dedans. Il doit plutôt courir sur des épreuves en Belgique, au Luxembourg, si ça l’arrange bien, et si le niveau est bon pour lui. »

Ne manque-t-il pas un système comme le WorldTour, avec une première et une deuxième divisions pour séparer les meilleurs professionnels des coureurs d’un niveau moindre ?

M.I. : « Une sorte de Ligue des champions du cyclo-cross en gros. Regardez encore ce dimanche à Diegem chez les juniors : on comptait 110 partants… »

G.B. : « Ça, ça ne va pas. Il faut au moins faire deux courses par exemple dans ce cas-là. On pourrait alors imaginer que les 10 meilleurs de la catégorie B puissent monter dans la catégorie A l’année suivante. Mais évidemment, si on fait ce genre de cyclo-cross en Russie ou en Chine, ça ne va pas parce que ces gamins et autres élites sans contrat n’iront pas payer leur voyage jusque là. Il faut être réaliste. Mais pour en revenir à la Coupe du monde, je ne pense pas que la réforme va perturber le calendrier ainsi que les autres challenges comme le Superprestige ou le Trophée DVV/AP Assurances. Ce qui m’ennuie plus, ce sont les ‘demi-champions’ qui choisissent leur programme. Que Mathieu (Van der Poel) choisisse son programme vu qu’il enchaîne avec la route et le VTT, je peux le comprendre, mais qu’Iserbyt ne roule pas le samedi pour être battu à plates coutures le dimanche, ça c’est incompréhensible. »

On peut aussi se poser la question de l’avenir de certaines équipes : Marlux-Bingoal et Pauwels Sauzen-Vastgoedservice ont déjà fusionné la saison dernière par exemple, pour assurer leur survie.

G.B. : « Ah mais ça, c’est encore autre chose. Si demain, l’UCI annonce que 777, Bingoal et Circus ne peuvent plus sponsoriser des équipes car il s’agit de sociétés de paris qui peuvent influencer les courses, ces équipes sont dans la mouise. L’UCI a décidé de laisser couler pendant un certain temps. Mais ça, ça va finir bientôt. »

Passons à la production télévisuelle : y a-t-il encore moyen d’améliorer cette production pour amener encore plus de personnes vers le cyclo-cross ?

M.I. : « Pour cela, je vais passer la parole au responsable de la production chez nous, Raoul De Weger. »

Raoul De Weger : « Pour l’instant, on a une moyenne de 17, 18 caméras par cyclo-cross. Et on compte également une caméra dite « fly-line » (NDLR : une caméra glissant en hauteur sur un fil de plusieurs centaines de mètres) depuis trois saisons. Maintenant, que peut-on apporter en plus ? Les caméras sur les vélos, je ne suis pas un grand fan. Je dirais plutôt que la réalisation peut encore s’améliorer, on a besoin de réalisateurs spécialistes pour raconter une histoire sur chaque cyclo-cross. Et diffuser les données en temps réel des coureurs, leur position, leur vitesse, etc. Cela serait une grande avancée. C’est possible aujourd’hui mais cela coûte de l’argent et en prime, les coureurs doivent tous donner leur accord. Je pense que cela arrivera dans les prochaines années, et beaucoup plus rapidement que sur la route. »

M.I. : « Cela demande un investissement et Proximus fait des efforts pour permettre d’avoir des plus belles images chaque saison. Les câbles utilisés pour la fly-line sont de plus en plus longs notamment. »

R.D.W. : « On pouvait aller jusqu’à 200 m voici trois saisons. Et maintenant, on peut aller jusqu’à 450 mètres ! Au niveau de la réalisation, on a de superbes images. Et c’est un défi pour les réalisateurs car les circuits sont différents et cela demande toujours un gros travail de repérage en amont. Je sais qu’à Namur, le réalisateur avait peur de manquer certains grands moments de la course. Il avait notamment eu peur de rater la chute de Toon Aerts à la fin de la course. »

Y a-t-il des discussions entre les équipes de production et l’organisation des courses pour imaginer la position des caméras voire même changer le parcours si celui-ci ne convient pas à la TV ?

R.D.W. : « Le parcours restera toujours le parcours. On ne peut pas changer cela à cause de la télévision. Il peut y avoir des infimes modifications, comme un virage un peu moins serré par exemple, pour permettre à la caméra de mieux filmer l’ensemble, mais c’est tout. Cela reste important pour l’organisateur que la TV puisse filmer le maximum et donne les plus belles images. »

M.I. : « Raoul réalise tous les repérages des épreuves de Superprestige pour justement imaginer où mettre les caméras, etc. »

R.D.W. : « Le cyclo-cross, c’est une passion pour moi. Et pour moi, le choix du réalisateur est très important aussi. Tu peux mettre un ‘bon’ réalisateur sur un cyclo-cross mais s’il ne connaît pas le sport, ça ne sert à rien. C’est la même chose si tu mets un réalisateur qui ne connaît pas la musique classique sur un opéra. »

M.I. : « Quelle est la première chose à laquelle tu regardes quand tu arrives sur un cyclo-cross ? »

R.D.W. : « Le parcours. Car c’est impossible de réussir à filmer à 100% un circuit de cyclo-cross. Ou alors il faut qu’on soit sur de larges espaces, comme lors des prochains championnats du monde qui auront lieu sur le terrain d’un aérodrome militaire. Et il faut voir avec le nombre de caméras dont on dispose comment on peut offrir le meilleur spectacle. Et tous les parcours sont différents. Et malheureusement, parfois, on va peut-être avoir un incident, une chute ou autre à un endroit sans caméra… »

Comment voyez-vous l’avenir de la diffusion du cyclo-cross alors que les compétitions sont de plus en plus regardées sur Internet, via notamment Red Bull TV ou Global Cycling Network ?

M.I. : « On va vers cela dans tous les sports. On est en train de négocier les droits du football en Belgique et on sait très bien qu’on ne peut plus discuter seulement des droits en TV. On doit aussi proposer une offre sur Internet. On va vers cela aussi en cyclo-cross. »

G.B. : « Maintenant, je pense qu’il y aura toujours un ancrage national pour le cyclo-cross, et plus particulièrement du côté flamand. Ce sont toujours Telenet ou Proximus qui vont couvrir ce type d’épreuves. Et avant que l’internalisation des épreuves voulue par l’UCI se traduise en athlètes, il faudra encore du temps. On a eu les Tchèques qui ont tenté, mais comme d’habitude, le problème, ce sont les déplacements et logements en Belgique. »

Pour revenir à Van Aert et Van der Poel, pensez-vous que les athlètes spécialistes du cyclo-cross vont être tentés par la route également et essayer de performer sur les deux terrains à l’avenir ?

G.B. : « Je ne pense pas que ce sera une réalité, car il y a de très bons cyclo-crossmen qui n’ont pas leur mot à dire sur la route. On l’a vu avec des gens qui auraient pu être excellents sur la route et qui ne l’ont pas fait car combiner les deux disciplines, comme Van der Poel le fait, il y en a peu qui peuvent le faire. On a deux phénomènes avec Van der Poel et Van Aert. Quand j’avais Nys dans mon équipe, il avait un léger programme sur route mais il ne fallait pas lui demander de faire une saison complète. »

Avez-vous également des échos positifs concernant la diffusion des courses féminines ?

M.I. : « Je le dis franchement, même si j’adore Mathieu Van der Poel, on s’amuse mieux sur les cyclo-cross féminins. Et Gérard le dit souvent : si tu es un sponsor et que tu veux mettre de l’argent dans le cyclo-cross, deviens partenaire d’une équipe féminine. »

G.B. : « Tu engages trois filles, cela coûte la moitié du quart d’une équipe masculine. C’est dommage car elles ont autant de mérite, quand on voit ce qu’elles réalisent, notamment à Namur. Ensuite, aux Pays-Bas, il y a une vraie politique pour le sport féminin et en Belgique, il y a une demi-politique pour le sport féminin. C’est ce qui explique le succès des cyclo-crosswomen néerlandaises aujourd’hui. »

M.I. : « On en discute à chaque fois : lors des prochains Jeux Olympiques, les Pays-Bas vont ramener plus de vingt médailles, la Belgique en aura quelques-unes. Certains se demanderont pourquoi et on reviendra sur le même débat concernant la politique sportive, notamment au niveau féminin. »

Au niveau wallon, estimez-vous qu’on peut construire quelque chose autour du cyclo-cross ? On voit que la discipline attire, avec plus de 1700 participants, de jeunes aux amateurs, pour le Challenge Henri Bensberg en province de Liège.

G.B. : « C’est très bien ce qu’ils ont réalisé mais s’ils avaient le soutien de leur fédération, ça pourrait encore mieux se développer. »

M.I. : « Je sais que pour l’instant, des personnes en province de Namur tentent d’organiser des cyclo-cross dans le Namurois. Mais on leur met des bâtons dans les roues parce qu’ils n’ont pas fait toutes les demandes administratives à temps… C’est compliqué pour eux, c’est très lourd. J’ai encore lu récemment sur DirectVélo que le délai des démarches administratives pour l’organisation d’une course en Wallonie va être doublé. C’est compliqué. »

G.B. : « Un autre exemple : j’ai un espoir que je ne peux pas faire rouler dans la même équipe que Loïc Hennaux, parce qu’il est flamand et ce sont deux ASBL différentes… »

Par Grégory Ienco, à Evere – Photo : Mathieu Istace

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