Tour d’Espagne : Remco Evenepoel écrit l’histoire à sa manière

Remco Evenepoel (Quick-Step Alpha Vinyl) réussit, à 22 ans, ce qu’aucun Belge n’avait réussi en 44 ans. Et ce dès son deuxième Grand Tour : il s’offre la victoire finale sur le Tour d’Espagne.
Remco Evenepoel Pleurs Emotion - 20e étape Tour d'Espagne Vuelta 2022 - ASO Unipublic Sprint Cycling Agency Luis Angel Gomez
Le Belge Remco Evenepoel (Quick-Step Alpha Vinyl) fond en larmes après la 20e étape du Tour d’Espagne 2022 – Photo : ASO/Unipublic/Sprint Cycling Agency/Luis Angel Gomez

Beaucoup l’estimaient trop jeune pour briller si tôt dans un peloton qui demande expérience et connaissances. Et pourtant, son passage direct des juniors à l’échelon professionnel après avoir tout raflé en une saison (championnats de Belgique, d’Europe et du monde, sur route et du contre-la-montre), son succès sur la Clasica San Sebastian dès sa première saison pro à 19 ans, son titre de champion d’Europe du chrono la même année, ses victoires de prestige sur les Tours de San Juan, d’Algarve, de Burgos et de Pologne l’année suivante, son retour au premier plan après une terrible chute sur le Tour de Lombardie qui l’a privé des pelotons durant huit mois… Tous ces signaux précurseurs confirment que Remco Evenepoel n’est pas simplement un jeune diamant à polir. Il est un talent brut qui s’affine au fil des épreuves.

La force, il l’a déjà depuis longtemps, comme il l’a confirmé lors de ses premières années sur un vélo. Voire avant, lorsqu’il arpentait les terrains de football sous les maillots d’Anderlecht et de l’Ajax Amsterdam, ou quand il se permettait de réaliser un Top 20 sur le semi-marathon de Bruxelles, à seulement 16 ans. Il ne lui manquait plus que l’expérience de la course et le mental, des qualités qui s’acquièrent au contact du peloton, mais aussi au fil de processus qui ne peuvent se mettre en place qu’avec un entourage solide, mis en place par ses parents, sa compagne et le manager de son équipe, Patrick Lefevere, venu voir Remco et sa famille dans un restaurant de Zellik, en banlieue bruxelloise en 2017. Avec l’espoir d’en faire le prochain talent belge. Il a finalement fait encore mieux en quatre ans seulement.

Remco Evenepoel Leader 17e étape - Tour d'Espagne Vuelta 2022 - ASO Unipublic Sprint Cycling Agency Rafa Gomez
Le maillot rouge Remco Evenepoel (Quick-Step Alpha Vinyl) et son dauphin Enric Mas (Movistar) sur le Monastère de Tentudia, arrivée de la 17e étape du Tour d’Espagne 2022 – Photo : ASO/Unipublic/Sprint Cycling Agency/Rafa Gomez

Trop isolé ?

Beaucoup l’estimaient trop isolé pour remporter une course de trois semaines face aux multiples armadas qui alignent les millions pour grossir les rangs des meilleurs grimpeurs du monde. L’équipe Quick-Step Alpha Vinyl est en effet reconnue pour son effectif dédié aux classiques, mais sur les Grands Tours, la formation de Patrick Lefevere était plus habituée à chasser les étapes qu’à glaner les maillots. Les plus optimistes reviendront sur l’épopée en jaune de Julian Alaphilippe sur le Tour de France 2019, il n’en reste pas moins que l’équipe belge n’a pas la même expérience et le même effectif que la Jumbo-Visma ou INEOS Grenadiers, construits uniquement autour de candidats aux Grands Tours. Mais depuis l’arrivée d’Evenepoel, la Quick-Step s’est focalisée sur le recrutement de profils de grimpeurs, quitte à perdre de la constance sur les classiques. Fausto Masnada, Ilan Van Wilder ou encore Louis Vervaeke sont arrivés depuis lors pour construire un collectif plus habitué à la montagne. Autant d’équipiers qui se sont avérés primordiaux sur cette Vuelta.

Et même si Pieter Serry (Covid-19) et Julian Alaphilippe (chute) ont dû quitter le Tour d’Espagne avant la moitié de l’épreuve, cette formation a confirmé son expérience suffisante pour gérer cette épreuve de trois semaines. Van Wilder et Vervaeke se sont révélés comme des équipiers de luxe essentiels, prêts à se mettre à la planche jusqu’aux crampes pour Evenepoel. Rémi Cavagna a été un capitaine de route idéal dans la plaine, gérant les longs relais et la distribution de bidons comme personne. Masnada et Dries Devenyns ont été pour leur part de grands conseils, en plus de leur soutien physique. Cette équipe a évidemment besoin de s’étoffer si Patrick Lefevere veut viser plus d’un Grand Tour par saison, et assurer l’avenir (Devenyns a déjà 39 ans). Mais ce collectif a prouvé que des talents intrinsèques peuvent déjà réaliser de grandes choses quand ils ne fixent qu’un seul objectif, à savoir gagner le classement général. Et quand le leader inspire la confiance, le collectif suit…

Peloton 9e étape Tour d’Espagne Vuelta 2022 Julian Alaphilippe Remco Evenepoel en rouge - ASO Unipublic Charly Lopez
L’équipe Quick-Step Alpha Vinyl en tête du peloton pour protéger le maillot rouge Remco Evenepoel sur la 9e étape du Tour d’Espagne 2022 – Photo : ASO/Unipublic/Charly Lopez

Inexpérimenté ?

Beaucoup le voyaient trop inexpérimenté pour conserver sa tunique de leader en troisième semaine. Propulsé leader du classement général dès la 6e étape au sommet du Pico Jano, Remco Evenepoel n’a jamais cédé son maillot rouge, accentuant même son avantage durant plus d’une semaine grâce à sa puissance sur les sommets abrupts. Même si des côtes plus pentues s’annonçaient sur son passage, le coureur belge a montré qu’il avait également évolué dans ce domaine, privilégiant la cadence de pédalage à la puissance pure. Là où il pouvait piocher vu son profil trapu, le Brabançon a perdu quelques kilos, privilégié les entraînements en montagne pour finalement gagner en cadence de pédalage ce qu’il pouvait perdre sur les pentes les plus rudes. S’il semble toujours affalé sur sa machine, son profil lui permet justement de mettre plus d’énergie dans les pédales, sans que ses adversaires profitent d’une éventuelle protection contre le vent.

Après avoir perdu du temps lors du troisième week-end de cette Vuelta face à Primoz Roglic (Jumbo-Visma), triple vainqueur sortant, et Enric Mas (Movistar), Evenepoel affichait des premiers signes de fatigue, tout en assurant l’essentiel : conserver le maillot rouge et plus d’une minute d’avance après des passages sur des profils bien moins adaptés à sa stature. Le coureur belge savait que le plus important était désormais de gérer jusqu’au bout de la troisième semaine. Une gestion confirmée par ses décisions de laisser filer les candidats au général pointés à plus de cinq minutes et de ne se concentrer que sur Roglic puis Mas. Là encore, ses précédentes expériences sur les courses par étapes lui ont été favorables, et ce, malgré le fait qu’un Grand Tour reste un exercice à part. Cette expérience accumulée ces trois dernières saisons lui a donné les armes nécessaires pour contrôler le peloton de cette Vuelta. À l’image du calme qu’il a dégagé au bout de la 16e étape vers Tomares, malgré une crevaison pendant que Roglic tentait de s’extirper du peloton. Ou de sa gestion de la 18e étape vers l’Alto del Piornal, durant laquelle il a laissé faire Mas avant d’attaquer l’Espagnol à 150 mètres du sommet.

Remco Evenepoel Vainqueur 19e étape - Tour d'Espagne Vuelta 2022 - ASO Unipublic Sprint Cycling Agency Miwa Iijima
Le maillot rouge Remco Evenepoel (Quick-Step Alpha Vinyl) gagne la 19e étape du Tour d’Espagne 2022 au sommet de l’Alto de Piornal – Photo : ASO/Unipublic/Sprint Cycling Agency/Miwa Iijima

Trop arrogant ?

Beaucoup l’estimaient trop arrogant pour espérer une victoire plus imposante. Avec sa facilité déconcertante à s’extirper en solitaire d’un peloton, ses décisions de sortir bien loin de l’arrivée, ses premières déclarations selon lesquelles il souhaite glaner les plus belles courses du monde, Remco Evenepoel a rapidement acquis cette réputation d’arrogant qui doit encore tout apprendre du vélo. Sa terrible chute sur le Tour de Lombardie 2020 qui l’a contraint à une rééducation de près de huit mois a même permis à quelques langues de vipère d’affirmer que ce défaut le perdrait… Qu’importent les critiques, Evenepoel y répond à chaque fois avec maestria. Que ce soit lors de ses premiers succès professionnels, lors de sa victoire sur le Tour de Belgique à son retour dans le peloton, lors de son succès en solitaire sur Liège-Bastogne-Liège, en avril dernier, puis sur ce Tour d’Espagne… À chaque fois, Evenepoel est pointé comme un favori, le Brabançon ne remet pas ce statut en question. Et à chaque fois, il répond présent. Cette arrogance a même quelque peu été évaporée au fil des saisons par cet enchaînement de chutes et de tracas qui a confirmé au coureur belge qu’une carrière cycliste est jalonnée de moments de déception qu’il faut pouvoir gérer pour mieux rebondir.

Une Vuelta sans concurrence ?

Beaucoup jugent la liste de départ de cette Vuelta peu convaincante. C’est l’une des principales critiques qui revient, et elle semble pourtant revenir sur chaque Grand Tour qui ne s’appelle pas “Tour de France”. Le succès de Jai Hindley (Bora-Hansgrohe), en mai, sur le Tour d’Italie avait également été remis en cause par certains en raison de la concurrence qui serait moindre. Et sur la Vuelta, la critique revient : Simon Yates (BikeExchange-Jayco) et Pavel Sivakov (INEOS Grenadiers) ont dû quitter la course pour cause de Covid-19, Primoz Roglic (Jumbo-Visma) a abandonné sur chute, Tadej Pogacar (UAE Team Emirates) et Jonas Vingegaard (Jumbo-Visma) ne sont pas présents… On retiendra pourtant qu’au bout de ces trois semaines de course, Remco Evenepoel a franchi tous les obstacles nécessaires, notamment le Covid-19 (malgré un cas positif dans son équipe) et les chutes (il est tombé sur la 13e étape, mais n’a pas connu de problèmes majeurs suite à cet incident), pour s’offrir ce maillot rouge. Le palmarès retient le nom, pas forcément les circonstances.

Et puis, Evenepoel a bénéficié d’une situation de course qu’il a pu gérer au mieux. L’équipe UAE Team Emirates a finalement tenté de se concentrer sur une victoire d’étape ou une place sur le podium, l’équipe INEOS Grenadiers a également décidé de jouer le classement de la montagne et les victoires d’étape via Richard Carapaz, la Bora-Hansgrohe et Ag2r Citroën Team ont aidé la Quick Step pour protéger les places d’honneur de Hindley et de Ben O’Connor. Seules la Movistar et la Jumbo-Visma ont semblé en posture de perturber Remco Evenepoel, mais le coureur belge n’a finalement baissé sa garde qu’à deux reprises, en lâchant quelques secondes à chaque fois. Une gestion sans grave conséquence, et la confirmation qu’un leader de Grand Tour doit savoir jouer de son environnement et de ses rivaux pour s’offrir la victoire finale. Le cyclisme est ainsi fait.

Un parcours trop facile ?

Beaucoup jugent le parcours de ce Tour d’Espagne bien plus facile qu’auparavant. Et il est vrai que par rapport au Giro et au Tour de France, l’épreuve ne dévoilait aucune étape à plus de 4 000 mètres de dénivelé, mais elle comptait le plus d’étapes (13) à plus de 2 000 mètres de dénvielé, confirmant que la différence se faisait surtout, cette année, en moyenne montagne et sur des courses de côte, avec un seul pic pour conclure la journée. Les étapes les plus difficiles furent finalement celles de la Sierra Nevada et du Puerto de Navacerrada, aux profils bien moins compliqués que l’étape d’Aprica (gagnée par Jan Hirt) sur le Giro ou celle de l’Alpe d’Huez (gagnée par Tom Pidcock) sur le Tour de France. Les cols abrupts qui font le sel de la Vuelta étaient également moins impressionnants que certaines années, avec seulement Les Praeres ou le Pico Jano pour affoler les compteurs. Cela n’a pas empêché Evenepoel de se montrer intraitable sur ces sommets, et de s’afficher comme l’un des meilleurs grimpeurs de ce Tour d’Espagne, malgré un parcours qui paraissait malgré tout très rude pour ses qualités intrinsèques. Mais Remco Evenepoel a évolué pour se définir comme l’un des coureurs de Grands Tours à surveilleur dans les prochains mois, autour de Pogacar, Vingegaard, Egan Bernal (quand il reviendra à son meilleur niveau), Juan Ayuso (3e de la Vuelta à seulement 19 ans !), Carlos Rodrigez (7e de la Vuelta à 21 ans)… Une jeunesse dorée qui met les supporters de la Petite reine dans tous leurs états.

Quarante-quatre ans après le dernier succès d’un coureur belge sur un Grand Tour (Johan De Muynck sur le Tour d’Italie 1978), Remco Evenepoel écrit donc une nouvelle page de l’histoire du cyclisme belge. SA propre histoire, lui qui a maintes et maintes fois été comparé à de prestigieux prédécesseurs. Certains médias aiment ainsi rappeler qu’un certain Eddy Merckx avait gagné son premier Grand Tour, le Tour d’Italie 1968, à 22 ans, mais avec quelques mois de plus que Remco Evenepoel quand ce dernier a levé les bras à Madrid. Mais les comparaisons s’arrêtent là. Les époques étaient bien différentes, les préparations, les équipes, les parcours également. Remco Evenepoel entre dans une autre ère, il lui reste désormais à poursuivre cette préparation qu’il a menée depuis ses débuts en 2019 pour atteindre ses plus grands objectifs. Il lui reste encore à rêver des deux autres Grands Tours, le Giro en 2023 et le Tour de France en 2024. Mais aussi de titres mondiaux, lui qui aime tant la course en ligne que le contre-la-montre. Il reste encore tant d’histoires à écrire. Pour notre plus grand plaisir. Bravo encore Remco.

➡️ Les résumés en vidéos et les résultats, étape par étape, de la 77e Vuelta

Le classement général final de la 77e édition du Tour d’Espagne :

Results powered by FirstCycling.com

Les vainqueurs finaux des classements annexes :

Classement du meilleur jeune (maillot blanc) : Remco Evenepoel (BEL, Quick-Step Alpha Vinyl)

Classement par points (maillot vert) : Mads Pedersen (Dan, Trek-Segafredo)

Classement de la montagne (maillot blanc à pois bleus) : Richard Carapaz (Equ, INEOS Grenadiers)

Classement par équipes : UAE Team Emirates

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