Syrie, Pakistan : quand disputer les Mondiaux est déjà une victoire

Les championnats du monde sont un honneur pour de nombreux sélectionnés, qui se battent toute l’année pour obtenir une place dans la course au maillot arc-en-ciel. Ces Mondiaux sont également l’occasion pour de nombreux pays émergents de confirmer les avancées du vélo à travers le monde. La passion cycliste dépasse les frontières, comme l’ont confirmé de nombreux novices, cette semaine. Rencontre avec ces cyclistes de l’ombre, qui disputent cette semaine leur première compétition internationale face aux stars de la discipline.

Pour disposer d’une place pour les championnats du monde de cyclisme sur route, les différentes fédérations nationales doivent compter sur leurs cyclistes pour obtenir des points UCI tout au long de l’année écoulée, et ainsi se classer parmi les meilleures nations dans un classement sportif tenu à jour par l’Union Cycliste Internationale. Selon les différentes catégories, de 20 à 50 pays peuvent ainsi se qualifier pour les diverses courses des Mondiaux. Toutes les fédérations nationales ne disposent toutefois pas de sportif ou sportive avec un statut de junior, d’espoir ou de professionnel, et capable donc d’engranger des points sur des épreuves reconnues par l’UCI. Dans ce contexte, la fédération internationale propose donc d’inviter pour certaines disciplines des nations émergentes qui n’ont pu se qualifier par ce classement sportif.

C’est notamment le cas sur les contre-la-montre qui peuvent proposer des listes de départ plus imposantes. Chez les espoirs, le Syrien Manar Rayes a ainsi eu l’occasion de participer au chrono individuel grâce à une invitation délivrée par l’UCI. Le coureur ne disputait toutefois pas ses premiers championnats du monde. Le coureur de 21 ans avait eu l’occasion de faire face aux juniors lors des Mondiaux 2017 et 2018, avant que sa première possibilité de disputer le chrono avec les espoirs lui soit refusée en 2019 en raison d’un problème de visa. Rapidement sur un vélo dans ses jeunes années à Alep, en Syrie, Manar Rayes a été frappé comme sa famille par la guerre civile qui a frappé son pays en 2012. Toujours prêt à s’entraîner sur le vélodrome local malgré les explosions et les risques encourus, le jeune cycliste a suivi son père, sa mère et ses trois frères et sœurs en 2015 pour se réfugier aux Pays-Bas. Et sur cette terre de cyclisme, Manar Rayes a pu parfaitement développer ses qualités dans des clubs locaux.

Les commissaires ont refusé son vélo

«Je suis fier de représenter mon pays de naissance, même si cela veut dire de longues discussions avec l’UCI, vu que la fédération syrienne connaît beaucoup de problèmes suite à la guerre», explique celui qui se décrit plutôt comme un grimpeur. Cette invitation pour le championnat du monde était l’occasion pour Manar Rayes de lutter pour la première fois avec les meilleurs espoirs du peloton. Secrètement, il souhaitait une place dans le Top 30, surtout grâce au cadeau fait par un ami : un vélo de contre-la-montre Trek de 2020, idéal pour ces routes totalement plates entre Knokke-Heist et Bruges. Mais un couac a mis à mal l’ambition du jeune Syrien. « L’UCI estimait qu’il n’était pas en règle au niveau du guidon. Je n’ai pas pu démarrer avec ce vélo de chrono, donc j’ai pris le départ avec mon vélo de route auquel on a ajouté les roues spécifiques. C’était vraiment dur pour moi, car je ne pouvais pas rouler vite avec un tel vélo face au vent, sur de telles routes. Ce n’était pas mon jour aujourd’hui », se désole Rayes, finalement classé dernier de ce chrono destiné aux espoirs, à neuf minutes du champion du monde Johan Price-Pejtersen.

Manar Rayes Syrie Grand - Contre-la-montre Espoirs Mondiaux 2021 - Grégory Ienco

Cela n’empêche pas le coureur d’Alep de voir avec optimisme son avenir. « J’espère que l’année prochaine, je pourrai prendre le départ des championnats du monde avec un vrai vélo de contre-la-montre pour montrer ce que je peux faire. J’espère également participer à la course en ligne l’année prochaine », confirme-t-il. « Je travaille pour grimper encore de niveau ces prochaines années. Je donne mon meilleur pour aller dans une bonne équipe aux Pays-Bas l’année prochaine. J’espère évidemment un jour passer professionnel », se réjouit Manar Rayers, qui profite de ce type de course pour prendre des contacts et en même temps passer son CV de coureur polyvalent.

« Je n’ai pas vraiment souffert »

Quelques heures plus tard, l’histoire retenait le départ des deux premières cyclistes pakistanaises sur un championnat du monde. Pour la première fois, le Pakistan avait l’occasion d’envoyer deux représentants sur le contre-la-montre masculin et deux représentantes sur le chrono féminin. Un rêve pour Asma Jan, sur son vélo Specialized de 2018. « Cela a été la plus incroyable expérience de ma vie », lance-t-elle avec un sourire discret. « Je suis très contente d’avoir terminé ce chrono. Je ne peux vraiment décrire à quel point je suis heureuse aujourd’hui. C’était sûrement ma meilleure performance sur un contre-la-montre. Je n’ai pas vraiment souffert, parce que la météo était géniale. C’était un temps parfait pour les cyclistes. J’ai passé un bon moment finalement », avoue-t-elle.

Asma Jan, tout comme son équipière du jour Kanza Malik, ont été sélectionnées à l’occasion de courses de test organisées par la fédération du Pakistan. « Nous avons des sponsors privés, comme McDonald’s, qui nous aident financièrement notamment », ajoute-t-elle. Pourtant, Asma n’a débuté le vélo que voici quelques années, avant de pratiquer plus intensément à l’occasion de la crise sanitaire du Covid-19. « Tout était fermé donc les gens ont commencé à enfourcher leur vélo. C’est grâce à cela que j’ai également commencé à rouler. J’ai réalisé quelques tests avec le Bikistan Cycling Academy, j’ai alors commencé à rouler plus intensément. J’ai disputé quelques courses régionales avant d’arriver au niveau national, et d’obtenir cette opportunité de représenter le Pakistan aux Mondiaux », explique celle qui conclut le contre-la-montre féminin en dernière position à un quart d’heure de la championne du monde Ellen van Dijk.

Kanza Malik a pour sa part amélioré le temps de sa coéquipière de près d’une minute. Et elle a surtout tenté de profiter de cette expérience unique. « J’ai un peu souffert aujourd’hui car il s’agit de ma première expérience sur une telle course. Notre championnat national se déroule d’habitude sur des routes plates également, mais je pense que l’atmosphère des championnats du monde fait que vous voulez vous dépasser. Au départ, j’ai failli avoir un arrêt cardiaque (sourire). Et à la fin du contre-la-montre, j’étais heureuse d’avoir vécu une telle expérience », confie la cycliste de 33 ans, mère de deux enfants, également venue au cyclisme sportif au fil des dernières années. « Je suis ingénieure en génie mécanique dans la vie. J’ai un travail habituel, de 9h00 à 17h00, et je voulais commencer à faire du sport. J’ai commencé à m’entraîner vers 5h00-6h00 du matin, puis j’ai été repérée par les autorités cyclistes au Pakistan. Cela m’a pris trois ans pour passer au niveau national. Et finalement, j’arrive aux championnats du monde. C’est une première pour nous, on est super heureux », se réjouit Kanza Malik.

« Il y a du potentiel au Pakistan »

Surtout, ces Pakistanaises ont de l’ambition pour leurs cadettes. « Il y a vraiment du potentiel pour que le cyclisme pakistanais grandisse. Regardez-moi : j’ai commencé à 30 ans, juste pour le plaisir. Alors, imaginez si les athlètes qui participent aux Mondiaux démarrent leur carrière au bon âge, avec la bonne formation, cela va tout changer. On doit développer cela », confirme Kanza Malik. « Notre objectif est d’obtenir des points UCI pour obtenir une place qualificative aux Jeux Olympiques. J’ose espérer que le Pakistan sera présent aux épreuves cyclistes des prochains Jeux à Paris en 2024. On va se concentrer sur les contre-la-montre pour l’instant, mais on espère également participer à des prochaines courses en ligne sur le circuit Asia Tour pour gagner des points », ajoute Asma Jan, qui voit déjà à moyen terme.

 

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Le Pakistan n’est pas encore connu comme terre de cyclisme, le pays possède pourtant des profils montagneux qui peuvent faire progresser. Encore faut-il la structure et l’ambition pour permettre à ces jeunes cyclistes d’atteindre le plus haut niveau sportif. « J’ai vu les talents que nous avons au Pakistan, juste en se baladant dans les plaines et les montagnes. Nous avons un gros potentiel, il faut désormais investir dans ce potentiel. Et puis, nous sommes un pays plus progressiste que ce que certains pensent. Certains se disent que le Pakistan est un désert, sans rien… Mais non, il y a des montagnes, de belles vallées, les routes sont vertes. Nous avons également des droits, les femmes sont éduquées et sportives. Nous ne sommes juste pas sur le radar cycliste, et on doit pouvoir faire grimper la visibilité du cyclisme au Pakistan. Si nous mettons en place de bonnes infrastructures et de bons outils d’entraînement, cela peut nous mener loin », confirme Kanza Malik.

En attendant, elles profitent de l’atmosphère particulière de ces championnats du monde, pour prendre des contacts et discuter avec de potentiels sponsors et d’autres fédérations. Mais aussi pour les loisirs : « J’ai pu avoir une photo avec Remco (Evenepoel) donc je suis contente ! », sourit Kanza Malik avant de repartir sur son vélo de chrono Bianchi.

Photo : Grégory Ienco

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