Milan-Sanremo : Jasper Stuyven construit sa légende sur la Via Roma

Plus de six heures de course, près de 300 kilomètres de tension, pour un feu d’artifices qui intervient dans les dix dernières bornes, d’une montée «crescendo» du Poggio, à la descente dangereuse la colline ligurienne. Pour, sur la Via Roma, la victoire d’un coureur belge, mais pas celui attendu. D’une offensive bien lancée au pied de la descente, puis bien relancée par l’appui de Søren Kragh Andersen, Jasper Stuyven s’est offert la plus belle victoire de sa carrière à Sanremo. La confirmation d’un talent souvent effacé, désormais efficace.

– 10 km : INEOS sprinte, Van der Poel recule

Après 290 kilomètres entre Milan et la côte ligurienne, l’idée d’une offensive explosive doit attendre la dernière minute, pour éviter l’utilisation d’une cartouche nécessaire pour survivre. Une accélération, les lactates dans les cuisses, et voilà la course terminée à l’aube de la décision. Alors il faut compter sur des équipiers encore capables d’un dernier coup de jarret pour conserver ce rythme haut. L’équipe INEOS Grenadiers était celle qui décidait de mener ce rythme de TGV. Avec le rouleur Luke Rowe en amont, puis le champion du monde du chrono Filippo Ganna en deuxième wagon, le train bleu et rouge vrombissait sans se laisser déborder dès le pied du Poggio.

Le champion du monde Julian Alaphilippe (Deceuninck-Quick Step) se collait à la roue de ces INEOS, et Wout van Aert (Jumbo-Visma) faisait de même derrière l’arc-en-ciel. Alors que le champion des Pays-Bas Mathieu Van der Poel (Alpecin-Fenix) semblait démuni, isolé aux alentours de la vingtième place, et contraint à un premier effort pour remonter le peloton sans se brûler les cuisses. Une erreur à l’aube de ce moment critique qu’est le sommet du Poggio, ce faux-plat montant qui permet aux plus costauds de se dégager, pendant que les moins endurants s’asphyxient en poursuite.

– 7 km : Alaphilippe lance, Van Aert suit

Nerveux comme à son habitude, ne cessant de regarder derrière lui les rivaux qui le suivent à la trace, le champion du monde était le premier à mettre une mine sur ce Poggio, avec le vent dans le nez sur ce faux-plat final. «Je n’avais pas de super jambes», avouait-il après la ligne d’arrivée. «J’ai essayé de faire la différence sur le Poggio, mais cela n’a pas suffi pour gagner». Car derrière Julian Alaphilippe, Wout van Aert était bien présent pour annihiler toute tentative de son rival. Mathieu Van der Poel devait pour sa part mener grand train pour se replacer en tête, avec quelques sprinters dans la roue dont Michael Matthews (Team BikeExchange) ou… Jasper Stuyven (Trek-Segafredo).

«J’ai également essayé d’attaquer. Mais pas assez vite pour faire la différence apparemment», confie pour sa part Wout van Aert, surpris de voir dans sa roue autant de coureurs. Et pas seulement Van der Poel, Alaphilippe ou Matthews…

– 5 km : Ewan tient, Pidcock tente

Car au sommet du Poggio, alors qu’il ne restait que quelques mètres jusqu’à la cabine téléphonique rouge amorçant la descente finale, un certain Caleb Ewan (Lotto-Soudal) faisait mine d’accélérer, après avoir suivi le rythme infernal des INEOS Grenadiers puis d’Alaphilippe et Van Aert sur cette folle accélération du Poggio (sans pour autant battre le record d’ascension, relégué à une dizaine de secondes). «J’ai regardé plusieurs fois les dernières montées du Poggio sur Internet, pour voir comment suivre, comment gérer son effort», explique Ewan après l’épreuve. « Je pense avoir fait tout ce que je devais faire, je voulais profiter de ma bonne position dans le groupe de tête. »

Ewan était encore bien positionné dans la descente du Poggio, malgré l’accélération du néo-pro britannique Tom Pidcock (INEOS Grenadiers), inarrêtable dans cette cascade vers Sanremo. Le spécialiste du cyclo-cross ne parvenait toutefois pas à sortir Van Aert de sa roue, et l’attentisme entre les favoris permettait finalement à bon nombre de coureurs de rentrer à l’approche de la dernière partie en faux-plat jusqu’à la Via Roma.

– 3 km : Stuyven fonce, Kragh Andersen contre

Une dernière attaque de Pidcock dans l’ultime virage et voilà qu’à 100 mètres de la fin de la descente, Jasper Stuyven (Trek-Segafredo) décidait de sortir en puissance. «Ce n’était pas prévu. On savait que trois gars étaient au-dessus du lot. Mais cela ne veut pas dire qu’on ne joue pas pour la gagner. Je devais essayer quelque chose : c’était tout ou rien», clame le Louvaniste à l’arrivée de la Classicissima.

Cette offensive en solitaire avait tout du bon coup. Pidcock s’arrêtait au même moment de poursuivre le coureur belge, et les autres favoris d’un groupe d’une quinzaine d’hommes ne voulaient pas se découvrir, au risque de manquer d’énergie pour un éventuel sprint final. Alors, tenter la poursuite et se griller pour la victoire, ou laisser les autres poursuivre… et laisser tomber la victoire ? Søren Kragh Andersen (Team DSM) décidait de ne pas croire en ces scenarii écrits d’avance, et fonçait à toute berzingue dans la roue de Stuyven à l’approche de la flamme rouge.

– 1 km : Kragh Andersen relance, Stuyven attend

En parfait stratège, Stuyven laissait Kragh Andersen prendre les devants à l’entame de la dernière ligne droite. «Je ne voulais pas sprinter pour la 5e ou la 10e place, donc j’ai décidé de jouer all-in. Car dans une course cycliste, on n’a que deux possibilités : gagner ou perdre. C’était une attaque à l’instinct, et cela a fonctionné», fait remarquer le coureur belge, qui sortait de la roue de son rival danois à 150 mètres de la ligne, alors que le peloton des favoris revenait à toute allure sous l’impulsion de Mathieu Van der Poel.

Arrivée : Stuyven jubile, Ewan et Van Aert grimacent

«J’avais les jambes complètement vide à l’arrivée, mais un centimètre, c’est suffisant pour crier victoire. C’est la plus belle de ma carrière», lâche encore Stuyven après avoir levé les bras, sans un cri, sur une Via Roma vidée de public suite à la crise sanitaire. «C’est merveilleux de conclure comme cela, surtout quand je vois les gars rapides qui étaient encore avec moi dans la finale», enchaîne le vainqueur du jour, qui remporte son premier monument à 28 ans, lui qui désespérait de ne pas encore avoir gagné de grande classique. «Si on part du principe que Wout et Mathieu seront toujours en tête, alors on n’a plus besoin de courir. Mais ils ne seront pas toujours meilleurs que les autres. Je ne vais pas sur une course pour finir troisième au mieux», disait-il en février dernier à l’aube de ce printemps des classiques. Sa victoire à Sanremo en est désormais la meilleure illustration.

«On a attendu trop longtemps dans le groupe de tête pour jouer la victoire», se désole de son côté Caleb Ewan, deuxième de cette joute explosive. L’Australien se disait également déçu d’avoir dû assurer la finale sans autre équipier à ses côtés. Comme Van Aert, Van der Poel ou Alaphilippe pourtant. «J’avais encore un bon sprint pour le final, mais c’était difficile de créer la décision dans de telles conditions, avec autant de coureurs dans la roue», regrette pour sa part Van Aert, toutefois «satisfait» de sa troisième place.

Encore une fois, le spectacle était au rendez-vous des dix derniers kilomètres de cette Classicissima. Jasper Stuyven y a inscrit le plus bel épisode de sa carrière sportive, avec l’espoir de profiter de ce tremplin pour inscrire sa légende sur d’autres routes, pavées celles-là. Il n’aura toutefois plus l’effet de surprise pour lui. Même avec Wout van Aert, Mathieu Van der Poel et Julian Alaphilippe au départ, les regards se tourneront également vers ce coureur limbourgeois qui investit la plupart des classiques printanières, et fait de l’offensive son arme principale. Stuyven a frappé fort, il devra désormais avoir les épaules solides pour la suite du printemps, avec Mads Pedersen et Edward Theuns à ses côtés.

Résultats de la 112e édition de Milan-Sanremo (Milan > Sanremo, 299 km) :

  1. Jasper Stuyven (Bel, Trek-Segafredo) en 6h38:06
  2. Caleb Ewan (Aus, Lotto-Soudal)
  3. Wout van Aert (Bel, Team Jumbo-Visma)
  4. Peter Sagan (Svq, Bora-Hansgrohe)
  5. Mathieu Van der Poel (P-B, Alpecin-Fenix)
  6. Michael Matthews (Aus, Team BikeExchange)
  7. Alex Aranburu (Esp, Astana-Premier Tech)
  8. Sonny Colbrelli (Ita, Bahrain Victorious)
  9. Søren Kragh Andersen (Dan, Team DSM)
  10. Anthony Turgis (Fra, Total Direct Énergie)

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Photo : RCS Sport/La Presse/D’Alberto-Ferrari

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