Tour de France : Roglic ne peut pas seulement compter sur son train jaune

Le Grand Colombier a fait le ménage : au terme d’une deuxième semaine de course encore une fois intense, durant laquelle les offensives ont été plus nombreuses, le classement général du 107e Tour de France a connu un grand chamboulement parmi les candidats au maillot jaune. Du moins parmi les poursuivants des Slovènes Tadej Pogacar (UAE Team Emirates) et Primoz Roglic (Team Jumbo-Visma), solidement amarrés aux deux premières places du classement général avant l’arrivée dans les Alpes. Les certitudes sont pourtant loin d’être acquises à l’aube des dernières arrivées en altitude de cette Grande Boucle.

La Jumbo-Visma parfait sa méthode

Si elle était apparue décimée sur les premières étapes pyrénéennes, l’armada jaune et noire de la Jumbo-Visma a affiché une efficacité exceptionnelle sur la 15e étape vers le Grand Colombier. À une centaine de kilomètres de l’arrivée, Tony Martin et Amund Grøndahl Jansen ont débuté leur travail de sape, poursuivi par Robert Gesink dans le col de la Biche puis par l’inarrêtable Wout van Aert sur les neuf premiers kilomètres du Grand Colombier. Le sprinter et classicman s’est surpris lui-même, et en a étonné plus d’un. Certes, Van Aert n’est pas le plus lourd des puncheurs, mais son endurance sur ces pentes confirme sa très grande condition, et son envie de se montrer au-delà des pavés et des sprints. Derrière, si George Bennett n’a pas encore donné toutes les satisfactions dues à son statut de capitaine en montagne, Tom Dumoulin a ensuite déroulé jusqu’aux 600 derniers mètres avant que Sepp Kuss se permette encore de remonter une attaque de son leader pour lui accorder un dernier relais dans l’ultime mur de la montagne de l’Ain. Une démonstration de force.

Et pourtant, cette tactique éprouvée par les Sky par le passé et remise au goût du jour par l’équipe néerlandaise, n’a pas apporté les mêmes mouvements qu’à l’époque anglaise. Dans la roue de Dumoulin, ils étaient encore une dizaine, parmi lesquels des équipiers de luxe comme Pello Bilbao (Bahrain-McLaren) ou Alejandro Valverde (Movistar). Car les fusées sont moins explosives. Sur le Grand Colombier, l’objectif était de mener un tempo lourd, mais les à-coups étaient rares. Primoz Roglic préfère être accompagné jusqu’au dernier kilomètre pour faire parler sa puissance sur un délai court, et évite soigneusement les attaques au long cours. Il avait déjà usé de cette tactique sur le Tour de l’Ain puis sur le Critérium du Dauphiné (avant son abandon), il confirme aujourd’hui que son équipe reste son meilleur atout. C’est d’ailleurs quand il s’est retrouvé isolé, du côté de Laruns, qu’il a connu le plus de difficultés, même s’il a réussi à suivre la moindre offensive initiée par ses adversaires.

La Jumbo-Visma a appris de ses rivaux, annoncé la couleur depuis l’été 2019, et montre aujourd’hui le résultat d’un travail de plusieurs mois. L’objectif était de créer la meilleure garde possible pour Roglic (ou au moins, l’un des trois leaders de l’équipe) et cela semble porter ses fruits. Même sans Steven Kruijswijk, blessé et décidé à viser le Giro, même sans un George Bennett au meilleur de sa condition. Tous les feux sont au vert pour l’équipe néerlandaise, mais elle doit être attentive car ce type d’efforts se paie très rapidement et les prochaines étapes alpestres s’annoncent difficile à contrôler, vu la succession d’ascensions.

Pogacar, le meilleur grimpeur du peloton

Sur les deux derniers Grands Tours, Tadej Pogacar, à seulement 21 ans, a remporté cinq des dix principales étapes de montagne de ces épreuves. Cela situe le bonhomme. Le coureur slovène était reconnu pour ses qualités de grimpeur, il impressionne encore sur ce Tour avec deux étapes remportées au forceps. La première après avoir attaqué tant et plus dans les Pyrénées pour finalement s’imposer au sprint dans la vallée, à Laruns. La seconde au terme d’un sprint en montagne, sur le sommet du Grand Colombier. À chaque fois devant Primoz Roglic, lui permettant de grappiller à chaque fois quatre secondes sur le maillot jaune. Des bonifications d’une grande importance lorsqu’on sait que Roglic avait profité de celles-ci en première semaine pour se parer de jaune. Pogacar veut désormais en profiter pour récupérer le temps perdu lors de la bordure manquée de Lavaur.

« Ce serait un honneur de revêtir le maillot jaune. C’est le plan », confie le Slovène d’une équipe UAE Team Emirates orpheline de ses deux équipiers les plus fiables en montagne (Fabio Arù, dans des circonstances mystérieuses, et Davide Formolo, sur chute). Car même si Pogacar se débrouille seul depuis le début du Tour de France, il n’en reste pas moins le meilleur grimpeur actuel du peloton, capable de lancer deux, trois, quatre attaques sur des pentes abruptes, pour ensuite quand même parvenir à trouver la victoire. Il a en prime une très bonne capacité de récupération, comme il l’a prouvé sur le dernier Tour d’Espagne, enchaînant deux victoires d’étape en deuxième et troisième semaines de course. Il restera le poil à gratter de Roglic jusqu’à la Planche des Belles Filles, attaquant dès qu’il le peut. Sur le Grand Colombier, seul le rythme infernal de la Jumbo-Visma l’en avait empêché. Et il sera difficile pour la brigade jaune de toujours garder le maillot blanc dans la cage du peloton.

INEOS Grenadiers doit se réinventer

L’image était rude. Le grimpeur colombien Egan Bernal (INEOS Grenadiers) lâché sur le rythme des coups de butoir du sprinter Wout van Aert. Le même Wout capable de suivre le rythme du vainqueur sortant du Tour après un relais de près de huit bornes en tête, sur le Grand Colombier. La langue tirée, les muscles du visage serrés par la douleur, les yeux vissés sur la roue de Michal Kwiatkowski, Bernal était tout simplement l’ombre de lui-même. Le Colombien n’en perdait pas sa verve, se confiant aux médias sur ce jour sans, malgré la déception légitime de la perte du Tour. « J’ai l’impression que j’ai perdu trois années de vie aujourd’hui. Mais c’est le cyclisme, c’est comme ça », confiait-il en souriant légèrement devant la caméra d’Eurosport. Avant de tweeter : « Vive le Tour », avec une photo de sa souffrance du jour sur la montagne qui l’a cloué en deuxième rideau. Bernal n’a que 23 ans, il reviendra sur ces routes du Tour, avec une autre motivation et certainement avec une autre tactique.

Car l’équipe INEOS Grenadiers a essayé tout au long de ce Tour de refaire le même coup que ces neuf dernières années. Sauf que cela n’a jamais fonctionné. Luke Rowe est resté capitaine de route dans la plaine, mais a toujours lâché prise dès que la pente s’élevait. Dylan van Baarle et Andrey Amador baissait rapidement pavillon, tout comme Michal Kwiatkowski, alors que Jonathan Castroviejo oscillait entre protection de son leader et défaillance en fin de peloton selon les pentes. Enfin, Pavel Sivakov panse ses plaies depuis la première étape alors que Richard Carapaz a également chuté, mais n’a jamais semblé capable de jouer le rôle de co-leader qui lui était proposé. La formation britannique n’était pas suffisamment prête pour jouer la carte de la domination. Et son leader est clairement en deçà de sa meilleure forme pour que ses attaques soient tranchantes. Il a bien tenté vers Laruns, et même sur les hauteurs de Lyon, ce samedi, mais sa perte de sept minutes sur le Grand Colombier confirme qu’il était loin, trop loin du maillot jaune.

Certains répliqueront qu’INEOS Grenadiers paie ici l’absence de Geraint Thomas, ancien vainqueur du Tour et coureur expérimenté ayant connu tant la déroute que la victoire. Voir sa troisième place sur Tirreno-Adriatico (au dimanche soir) comme une preuve de sa forme est logique, mais il est aujourd’hui aisé d’envisager la présence de Thomas comme nécessaire, alors que sa condition pré-Tour de France ne laissait pas supposer son retour à l’avant-plan pour une course aussi exigeante. Dave Brailsford, manager, peut toutefois envisager désormais de miser tout sur le prochain Tour d’Italie avec Thomas, justement. Avec des abandons à venir sur le Tour pour conserver certains équipiers de luxe en vue de la course au maillot rose ? L’hypothèse a pris de l’ampleur après cette désillusion de Bernal.

Et si Richie Porte…

Et puis il y a ceux qui, derrière, roulent sans bruit, derrière les deux Slovènes qui dominent la scène française. Certes, Pogacar et Roglic sont les deux derniers favoris à se tenir en moins d’une minute au classement général, ils ne sont pas les seuls à se tenir roue dans roue. Dans le Grand Colombier, ils étaient encore une dizaine dans le dernier kilomètre à suivre le rythme des Jumbo-Visma. Dont l’Australien Richie Porte (Trek-Segafredo), discret leader qui pour la première fois depuis 2016 et son passage chez BMC, semble capable de jouer les premiers rôles sur les routes françaises. Du moins sans guigne ou méforme générale. Le coureur de 35 ans a retrouvé la forme et le confirme avec sa troisième place sur le sommet du Grand Colombier. Désormais placé à un peu plus de deux minutes du maillot jaune, Porte est capable de se lancer dans une offensive, et de perturber les plans de la Jumbo-Visma. De même que les Colombiens Miguel Angel Lopez (Astana) et Rigoberto Uran (EF Pro Cycling), les deux coureurs les plus proches du duo slovène.

Ce sont ces outsiders qui peuvent mener la vie dure à des leaders qui n’ont pour l’instant été attaqués que sur les pentes pyrénéennes. Bien entendu, il semble compliqué de les battre sur le terrain d’un sprint en altitude, mais les offensives au long cours sont peut-être la clé permettant de débloquer une lutte pour le maillot jaune qui tourne autour des grimpeurs slovènes. Cette troisième semaine de course propose en plus des profils parfaits pour les attaquants, notamment vers Villard-de-Lans (mardi) ou La Roche-sur-Foron (jeudi), sur des étapes qui ne se terminent pas au sommet. Les chances ne manquent pas, à ces grimpeurs de les saisir désormais.

Photos : ASO/Alex Broadway & Pauline Ballet

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