Johan Bruyneel dans Eddy : quelques mots pour occuper l’hiver

Suspendu à vie de toute compétition cycliste depuis 2018 suite aux opérations de dopage menées au sein de l’équipe US Postal entre 1999 et 2005, Johan Bruyneel se fait rare dans les médias depuis les aveux de son poulain Lance Armstrong sur le plateau d’Oprah Winfrey, en 2013. L’affaire est un mauvais souvenir pour les amoureux de la Petite Reine, elle reste un sérieux hématome de cette histoire cycliste, symbole d’une période minée par la tricherie par intraveineuse. Elle revient toutefois rapidement dans les esprits dès qu’est évoqué le nom d’un des acteurs de cette pièce désastreuse. Ou plutôt certains acteurs.

Car au début de l’hiver, Jan Ullrich, enfant déchu du cyclisme allemand au bord du suicide après ses errements dans l’affaire Puerto, a ému le monde cycliste par ses quelques déclarations en marge d’une participation à une épreuve cyclosportive sur l’île espagnole de Majorque. « Je suis enfin de retour dans la grande famille cycliste. Je suis content de voir les anciens et les jeunes champions », s’est ému le vainqueur du Tour de France 1997, de retour en selle parmi les 4 500 athlètes amateurs participant à cette épreuve de plus de 300 kilomètres. Le visage serein, la taille plus fine qu’une décennie plus tôt, Ullrich semblait aussi heureux de retrouver des anciens visages connus du peloton des années 2000 entre Joseba Beloki, Alberto Contador et… Lance Armstrong, venu saluer son ancien rival et discuter de tout et de rien, avec également George Hincapie et Johan Bruyneel autour de la table. L’image d’une époque.

Les articles ont été nombreux pour saluer ce retour heureux pour Ullrich. Le ton est bien différent à l’évocation de Johan Bruyneel, patron d’une équipe US Postal qui aurait mené durant de longues années « le système de dopage le plus sophistiqué dans l’histoire du sport », selon l’USADA, l’agence américaine antidopage. Car Bruyneel a émis bien peu de remords par rapport à cette période, au contraire de Jan Ullrich. Alors quand l’ex-coureur d’Izegem, parti s’exiler au nord de Madrid, s’épanche sur ces années de tricherie, l’empathie se fait rare.

« Armstrong, la cible idéale »

Dans un entretien accordé au magazine sportif belge Eddy, sorti vendredi dernier, Johan Bruyneel a donc droit à 14 pages consacrées à sa carrière cycliste, ses relations familiales, ses années à la tête d’US Postal et ce qui a suivi cette période troublée dans les pelotons. Et comme à son habitude, le Flandrien n’hésite pas à asséner quelques coups, comme il en avait l’habitude en tant que directeur sportif. Alors, sur les sites des médias consacrés au vélo, ces déclarations font rapidement la Une, pour relancer une machine qui ne semble jamais s’éteindre depuis quinze ans.

« À un moment donné, il fallait une personne d’une certaine célébrité pour servir d’exemple, pour être sacrifiée, et Armstrong était la cible idéale », estime Johan Bruyneel, avant de confirmer ses passages par la case « dopage » en tant que coureur professionnel. « Moi j’ai connu l’avant-EPO et l’EPO, et dans un cas comme dans l’autre il n’y avait pas le choix. Déjà, quand tu arrives chez les professionnels, tu intègres un monde qui te met très vite face à un dilemme : soit tu t’adaptes et tu te dopes, soit tu disparais. (…) Alors bon, tu fais quoi ? Tu pourrais dire non, mais alors tu sais que tu échoues, tu fais une croix sur ton métier, ta vocation, tu mets à la poubelle ces longues années de souffrances et de privations pour atteindre le peloton professionnel ».

Les punchlines sont percutantes, elles n’en restent pas moins douteuses. Comme son affirmation selon laquelle Christophe Bassons « a commencé à pleurnicher » après avoir dénoncé les pratiques dopantes du peloton. Johan Bruyneel affirme que c’est son équipe, la Française des Jeux qui l’a expulsé. Bassons a pourtant confirmé lui-même que si sa formation lui reprochait certaines déclarations, c’est lui qui a quitté le tour de France 1998, usé physiquement et mentalement avant une dépression.

« Prudhomme, c’est personne »

L’ex-directeur sportif relance en affirmant que « tout le monde savait. Tous les journalistes savaient » à propos du dopage dans le peloton. Avant d’affirmer que l’UCI « savait. Mais ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir ». Il ajoute encore qu’il a « des contacts avec d’autres personnes chez ASO», au-dessus du directeur du Tour de France Christian Prudhomme. « Prudhomme, c’est qui ? C’est personne », balance-t-il encore. Il ajoute que les méthodes du Dr Fuentes, qui a notamment eu Jan Ullrich dans ses clients, étaient « plus avancées » que celles du Dr Ferrari, qui avait Armstrong dans son giron. Mais ce n’était pas forcément pour un mieux : « La santé, j’y tenais. Chez Fuentes, certains coureurs sont presque tombés morts. (…) Vous pourriez avoir l’impression que je suis en train de banaliser le dopage, mais la transfusion sanguine qu’utilisait Lance, c’était beaucoup plus safe que le système congelé », précise-t-il.


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Mais quand lui est posé les questions autour de montages fiscaux obscurs, révélés en 2017 par Médiapart, ou de ses aveux très tardifs auprès de certaines instances antidopage, Johan Bruyneel se fait plus taiseux ou joue encore la carte de la provocation, sans réponse claire. Comme depuis sa retraite forcée des pelotons. Mais ses quelques déclarations ouvriront encore les discussions cyclistes pour une bonne partie de l’hiver. Quand l’actualité se fait plus calme, cette interview de Johan Bruyneel annonce une nouvelle salve de commentaires, de réactions, de déclarations autour d’une période que beaucoup aimeraient oublier.

Personnellement, ces années de dopage ont été les premières saisons que j’ai suivies assidûment en tant que passionné. De mes jeunes années sur le bord des routes de la Flèche Wallonne, près de la maison de mes parents, jusqu’à mes premiers écrits journalistiques en tant que stagiaire pour le premier groupe de presse belge francophone. Une quinzaine d’années entre un regard d’enfant fasciné par ces performances impressionnantes et celui d’un journaliste décryptant le dernier rapport de l’USADA autour d’un système de dopage qui avait gangrené toute une équipe. Ces années sont définitivement derrière, et même la nostalgie ne me donne plus envie de regarder une étape du Tour de France des années 2000. À cause de Bruyneel, Armstrong et consorts. Et une telle interview n’aide pas à retrouver cette nostalgie.

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Photo : Wikimedia CC/Paul Coster

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