Tour de Lombardie : le touche-à-tout Tadej Pogacar continue d’écrire l’histoire

Des victoires sur le Tour des Émirats Arabes Unis, Tirreno-Adriatico, Liège-Bastogne-Liège, le Tour de Slovénie, le Tour de France, une 3e place sur la course sur route des Jeux Olympiques avant une fin de saison éblouie par un succès sur le Tour de Lombardie : le Slovène Tadej Pogacar (UAE Team Emirates), à seulement 23 ans, est plus qu’un phénomène. Sa gestion sur cette épreuve lombarde, parfaitement adaptée aux purs grimpeurs, lui a permis d’écrire un peu plus l’histoire, le consacrant comme le plus jeune cycliste de l’histoire à remporter deux monuments et le Tour de France sur une seule saison. Et dire que ce n’est que sa troisième saison professionnelle…

« Tout le monde disait qu’il était trop petit pour être cycliste, mais ça ne l’arrêtait pas », raconte l’oncle de Tadej Pogacar à propos de Tamau Pogi ou « Petit Pogi », ce neveu qui ne cesse d’époustoufler le monde cycliste par ses prestations toujours plus impressionnantes au fil des saisons. Annoncé comme un futur crack grâce à ses succès chez les espoirs, dont le célèbre Tour de l’Avenir en 2018, le Slovène a interpellé dès son arrivée chez les pros par un enchaînement de succès sur les courses par étapes qui le présentait déjà comme l’avenir des Grands Tours. Sauf que Pogi a grandi depuis lors et du haut de son mètre 76, il croque tout ce qui s’inscrit dans son agenda. Le Tour de France semble chaque année coché, mais autour de ce rendez-vous estival, la saison du Slovène se construit de courses par étapes de préparation et aussi et surtout d’épreuves qu’il affectionne, qu’il porte dans son cœur d’amoureux de la Petite reine.

« Je veux tout expérimenter, même des courses d’un jour. Je n’ai pas d’objectif particulier », disait-il clairement au lendemain de sa seconde victoire autoritaire sur le Tour de France. Selon son équipier chez UAE Team Emirates Marco Marcato, interrogé par le magazine Rouleur, « Pogi » a même des ambitions aux antipodes de ses premiers trophées : « Je sais qu’il aimerait faire le Tour des Flandres et Paris-Roubaix à l’avenir. Il m’a demandé comment c’était, comment sont les sensations sur ce type de courses ». Le natif de Komenda sait que sa carrière n’en est qu’à ses balbutiements, malgré l’imposant palmarès qu’il s’est déjà construit en trois saisons. Il attendra donc quelque peu pour tâter du pavé. Et en attendant, il dévore ses adversaires sur des terrains adaptés à sa condition de rouleur-grimpeur. Après un Tour de France usant, Pogacar s’est tout de même permis une médaille de bronze sur la course olympique à Tokyo, avant de surprendre par une participation, un mois plus tard, aux championnats d’Europe (5e de la course sur route) puis aux championnats du monde. Avant de fixer son programme avec le Tour de Lombardie en apothéose.

L’offensive plutôt que l’attente

Et sur cette épreuve pour montagnards, redessinée entre Côme et Bergame pour tracer plus de 4 500 mètres de dénivelé dans les cols lombards, Pogacar s’est fait plaisir comme à l’accoutumée sur les courses d’un jour qu’il enchaîne depuis 2019. Le Slovène a été le premier grand favori à se dévoiler dans la roue de Vincenzo Nibali (Trek-Segafredo) et de Pavel Sivakov (INEOS Grenadiers), à 36,5 kilomètres de l’arrivée, quand les autres candidats comptaient encore sur leur(s) dernier(s) équipier(s) pour mener un lourd tempo dans le terrible Passo del Gande et ses deux derniers kilomètres à 9,8% de moyenne. « Je pensais qu’en attaquant à 35 km de l’arrivée, quelqu’un viendrait avec moi. J’imagine qu’après une course aussi dure, tout le monde était toujours en train de penser au final. Je suis donc allé en solitaire », confie-t-il, confirmant les doutes qui semblaient l’animer alors qu’il se retournait tant et plus à l’approche du sommet.

Car malgré cette offensive costaude face à des adversaires timorés, Pogacar semblait souffler le chaud et le froid depuis le début de cet automne italien, entre un abandon sur le Tour d’Émilie puis des prestations plus convaincantes sur les Trois Vallées Varésines (3e après avoir fait le boulot pour Davide Formolo) et Milan-Turin (4e en leader). Le Slovène recevait finalement le soutien du Bergamasque Fausto Masnada (Deceuninck-Quick Step), parti en technicien dans la descente vers sa ville natale. L’Italien avait toutefois mené grand train derrière « Pogi » dans le col précédent. Et son enthousiasme à l’idée de briller sur ses terres était calmé par une direction sportive soucieuse de ne pas griller ses cartouches, alors que le champion du monde Julian Alaphilippe (Deceuninck-Quick Step) était toujours disponible dans le groupe de poursuivants, qui s’autodétruisait au fil des offensives de leaders incapables de s’entendre.

Masnada, d’équipier à leader

« Normalement, je devais travailler pour Alaphilippe. Ensuite, j’ai reçu ma chance, mais face à un Pogacar très fort, je n’ai pas pu faire plus », se désole Fausto Masnada à l’arrivée. Car malgré les 15 derniers kilomètres posés sur la selle de Pogacar, à la demande de son équipe, l’Italien devait s’avouer vaincu face à son rival slovène, qui menait une dent de plus dans le sprint final. Preuve de sa grande force dans ce final. « Je ne savais pas que Masnada n’allait pas travailler avec moi. Heureusement, on avait assez d’avantage sur l’ascension finale et à l’arrivée », analyse Pogacar. « Dans le sprint, je me sentais bien même si je craignais d’être surpris par Masnada », poursuit le vainqueur, finalement bien lancé pour conquérir son deuxième monument de la saison, de nouveau dans un sprint en petit comité, six mois après avoir déjà surpris le public sur Liège-Bastogne-Liège.

« C’est fou de finir la saison comme ça. J’étais impatient de courir le Tour de Lombardie, de disputer une telle course en Italie face aux meilleurs coureurs », continue Pogacar, en grande maîtrise tant en course que dans sa réaction post-course. Le Slovène ne semble toutefois pas réaliser la grandeur de son exploit. Il est le premier coureur depuis Eddy Merckx à remporter deux monuments (soit les grandes classiques parmi Milan-Sanremo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège et le Tour de Lombardie) et un Grand Tour. Il est même le plus jeune coureur de l’histoire à réaliser un tel exploit : Merckx avait 24 ans en 1969, Pogacar en a 23 en 2021. C’est à ce point exceptionnel…

Et du côté des adversaires de « Pogi », il n’y avait rien à dire. Juste confirmer la domination de ce jeune grimpeur de l’équipe UAE Team Emirates, impressionnant n°1 mondial de cette saison 2021. « Il a été très fort », confirme Primoz Roglic (Jumbo-Visma), quatrième. « C’était une course dure. Et quand vous n’avez pas les jambes comme je ne les avais pas aujourd’hui, c’était encore plus dur… J’ai beaucoup souffert », admet le favori annoncé, qui n’a pu rééditer ses exploits du Tour d’Émilie et de Milan-Turin. « Pogacar a réalisé un démarrage incroyable. Il a su rester très fort, et même si nous nous relayions derrière, il était très difficile de le rattraper », confie Alejandro Valverde (Movistar), cinquième.

Deceuninck-Quick Step ne pouvait rien faire de plus

Équipe attendue dans un esprit plus offensif, la Deceuninck-Quick Step a finalement tardé à afficher cet esprit combatif. Le « Wolfpack » a mené un tempo imposant dans le Passo del Ganda qui a fait sauter Remco Evenepoel, trop juste sur une telle classique pour grimpeurs, mais aussi João Almeida, visiblement dans un mauvais jour par rapport à ses récentes performances au Tour d’Émilie et à Milan-Turin. Il restait donc Julian Alaphilippe et le local Fausto Masnada, impressionnant dans ce final. « On a senti que la course était de plus en plus dure. À la fin, c’était un peu « sauve qui peut ». Fausto s’est ensuite retrouvé à l’avant mais il avait déjà fait beaucoup de boulot avant, donc on ne savait pas trop ce qu’il allait pouvoir réaliser. On a finalement décidé de jouer sa carte à fond », explique Alaphilippe, sixième.

Le champion du monde a essayé également de relancer quelques offensives pour éventuellement rentrer sur le duo, et surprendre Pogacar. Mais l’arc-en-ciel était trop visible pour fuir à l’anglaise. Alaphilippe a donc dû jouer l’équipier, contrer, et attendre le résultat final. Car la décision s’est faite bien avant… « Il me manquait peut-être de confiance pour faire le jump sur Pogacar. J’étais à la limite comme tous ceux dans le groupe de tête. Je ne savais pas si j’étais capable de suivre. Fausto l’a fait à ma place, malheureusement ça ne réussit pas », se désole Alaphilippe, surtout heureux de conclure cette longue saison. Cette course usante a en effet montré les limites d’un peloton usé par ces longs mois post-Covid. L’hiver sera bénéfique pour recharger les batteries, à l’aube de retrouver un calendrier a priori plus normal et un public de nouveau abondant sur le bord des routes.

Résultats de la 115e édition du Tour de Lombardie (Côme > Bergame, 239 km) :

  1. Tadej Pogacar (Slo, UAE Team Emirates) en 6h01:39
  2. Fausto Masnada (Ita, Deceuninck-Quick Step)
  3. Adam Yates (G-B, INEOS Grenadiers) à 0:51
  4. Primoz Roglic (Slo, Team Jumbo-Visma)
  5. Alejandro Valverde (Esp, Movistar Team)
  6. Julian Alaphilippe (Fra, Deceuninck-Quick Step)
  7. David Gaudu (Fra, Groupama-FDJ)
  8. Romain Bardet (Fra, Team DSM)
  9. Michael Woods (Can, Israel Start-up Nation)
  10. Sergio Higuita (Col, EF Education-Nippo) à 2:25
  11. Remco Evenepoel (BEL, Deceuninck-Quick Step) à 3:13
  12. Tiesj Benoot (BEL, Team DSM) à 5:22
  13. Harm Vanhoucke (BEL, Lotto-Soudal) à 5:36
  14. Dylan Teuns (BEL, Bahrain Victorious)
  15. Jan Bakelants (BEL, Intermarché-Wanty-Gobert Matériaux) à 11:06
  16. Louis Vervaeke (BEL, Alpecin-Fenix) à 17:13
  17. Steff Cras (BEL, Lotto-Soudal)
  18. Tim Wellens (BEL, Lotto-Soudal) à 19:38
  19. Victor Campenaerts (BEL, Team Qhubeka-NextHash) à 21:38

Photo : RCS Sport/LaPresse

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