Championnats du monde sur route 2021 – Course hommes : Alaphilippe se joue des Belges dans leur stade

Les dizaines de milliers de personnes présentes en rangs serrés dans les rues de Louvain n’en avaient que pour Wout van Aert ou Jasper Stuyven. Un homme dans un maillot bleu plus foncé venait toutefois de les déborder dans les 17 derniers kilomètres : Julian Alaphilippe a réussi l’exploit de conserver son titre de champion du monde, pour la deuxième fois au prix d’un effort en solitaire. Malgré la tactique belge bien ficelée, les jambes ont parlé. Pour un spectacle cinq étoiles, quoi qu’en disent les piètres supporters jetant insultes et verres de bière à l’encontre du double maillot arc-en-ciel.

Les visages de Wout van Aert et de Jasper Stuyven étaient livides dans la zone mixte, devant les journalistes masqués désireux de connaître ce qui a manqué à l’équipe belge pour obtenir le précieux Graal irisé sur ses terres. Car tout semblait prêt pour un sacre belge. Les supporters étaient présents en masse, tout de noir-jaune-rouge vêtus. Les consignes semblaient claires : se montrer offensif, faire travailler les autres nations favorites et emmener le leader unique dans le groupe de tête pour jouer la victoire. Le scénario semblait confirmer ce parfait engrenage. Et puis, patatras, tout s’est écroulé en deux tours de circuit dans les rues étroites et sinueuses de Louvain…

Les Belges avaient de quoi avoir le sourire dans les premiers monts escaladés, après plus de 60 kilomètres dans les jambes. Certes, il restait encore près de 200 bornes à avaler, mais Remco Evenepoel était déjà bien présent pour suivre l’offensive menée par le Français Benoît Cosnefroy et le Danois Magnus Cort. Déjà trois outsiders à l’attaque alors que la phase finale n’est pas encore lancée ! Le public n’avait pas intérêt à lancer sa sieste dominicale au risque de manquer la moindre explosion du peloton. « Le plan de base, c’était surtout de durcir la course assez tôt. On n’avait pas de coureur précis pour mener cette première offensive. Et Benoît (Cosnefroy) a senti un super coup », explique son équipier Valentin Madouas.

« Un plan unique : lâcher Van Aert »

« Je pense que la France avait comme unique plan de lâcher Wout (Van Aert) », analyse Remco Evenepoel. « Ils ont tenté cela une première fois dès le premier passage sur le Smeysberg, et même avant cela. Et c’était la seule manière de gagner la course aujourd’hui : ne pas emmener Wout avec soi jusqu’à l’arrivée ». Alors les attaques ont fusé. Tim Declercq a flairé le bon groupe pour accompagner Evenepoel dans un groupe qui comptait également le Slovène Primoz Roglic, le Danois Kasper Asgreen, l’Américain Brandon McNulty ou encore le Français Arnaud Démare. Que du lourd pour un effort annoncé à près de trois heures de l’arrivée.

Le groupe était finalement revu au premier des quatre nouveaux tours sur le circuit louvanistes, avant qu’Evenepoel s’échappe à nouveau avec d’autres rouleurs-puncheurs vers Overijse. Et à près de soixante bornes du but, Julian Alaphilippe décidait de mener lui-même l’assaut dans la Bekestraat, dernière montée pavée de la journée. Avec Wout van Aert, Sonny Colbrelli, Matej Mohoric, puis Tom Pidcock, Mathieu Van der Poel, Michael Valgren et Florian Sénéchal dans la roue, l’estocade ouvrait la possibilité d’une joute entre favoris, sans que le reste du peloton y trouve à redire. « Ce parcours, c’étaient des relances incessantes, des ascensions qui s’enchaînent, plus de 280 kilomètres… C’était une course dantesque. On avait toujours un coup d’avance, cela nous a permis d’être serein pour la suite », résume bien Valentin Madouas.

Evenepoel : « Un scénario parfait »

La tactique belge, jusqu’ici destinée à placer toujours un homme à l’avant, semblait jusqu’ici sans fausse note. Victor Campenaerts, Dylan Teuns et Yves Lampaert s’occupaient derrière de bloquer la poursuite, pendant que Remco Evenepoel se mettait à la planche pour emmener Stuyven et Van Aert vers les sommets. « C’était un scénario parfait pour nous. On m’a alors demandé de rouler à fond en direction de Louvain et c’est ce que j’ai fait », explique Evenepoel qui précise : « J’étais confiant que Wout pouvait gagner aujourd’hui. Au départ fictif, je lui ai dit : ‘quand on est à l’avant, tu me suis et tu me dis ce que tu veux’. Il est venu vers moi juste avant la dernière montée du Smeysberg et m’a dit : ‘on roule un gros tempo pour créer un plus grand écart avec le reste du peloton’. J’ai eu du mal sur le Smeysberg pour m’accrocher au groupe de tête. Ensuite, j’ai vidé toute mon énergie jusqu’à Louvain. J’ai roulé à bloc, j’ai fait mon boulot ».

Wout van Aert avouait pourtant qu’il sentait déjà qu’il n’avait « pas les jambes que (je) souhaitai(s) lors de l’attaque d’Alaphilippe sur le Smeysberg ». « Le parcours était ensuite plus facile, et j’espérais que j’allais récupérer. Mais sur le circuit de Louvain, les jambes étaient à nouveau vides », ajoute-t-il. Et suite à cet effort impressionnant, Remco Evenepoel mettait le clignotant dans l’avant-dernier tour du circuit final, sans possibilité de contrer les éventuelles offensives étrangères. Pendant que l’Italie et la France étaient encore à trois dans ce groupe de tête. « Quand Julian est parti, Wout m’a dit qu’il n’était pas dans son meilleur jour. C’était un peu embêtant parce que j’ai dû réagir comme je pouvais. Mais c’est dommage ce résultat, vu comment on a roulé toute la journée », ajoute Jasper Stuyven. Van Aert a certainement espéré aller mieux vers le final, mais en tant que leader, il aurait pu permettre à ses équipiers d’éviter de se jeter à corps perdu dans le plan initial. Et proposer une autre stratégie, à trois. Car sur de telles routes, après un enchaînement de plus de 250 kilomètres à plus de 44 km/h de moyenne, les jambes ne mentent pas.

Madouas : « On s’est vraiment amusé »

Et dans l’avant-dernier tour, comme sur le Smeysberg précédent, Julian Alaphilippe a attaqué dans le Wijnpers, avec Valentin Madouas en fusée de lancement. « Julian m’a dit : ‘t’es bien’. Je lui ai dit que j’étais capable de faire un gros effort. Il m’a alors demandé de donner le maximum que je pouvais, et m’a dit qu’il allait sortir en puissance dès que je m’écartais. À partir de là, on s’est vraiment amusé », sourit Madouas. Mais ce n’était pas suffisant, alors le tenant du titre a réessayé dans la descente, puis dans le Sint-Antoniusberg, cette butte très courte de même pas 300 mètres qui a permis au Français de s’envoler. « Florian (Sénéchal) était prêt pour un éventuel sprint et j’avais un rôle libre; C’est pour ça qu’il j’ai décidé d’attaquer autant. Je n’aurais jamais imaginé finir en solo et de faire un tour complet en solitaire », s’étonne Alaphilippe. « À 20 km de l’arrivée, tout le monde était déjà à bloc et Julien a imposé son style. Il a gagné en force, il a fait le break comme il fallait », se réjouit son équipier Sénéchal.

Et derrière, les Belges ont subi. Wout van Aert n’a pu réagir à l’ultime offensive du champion du monde sortant, avant de céder le témoin à Jasper Stuyven, parti dans un contre avec Dylan van Baarle, Michael Valgren et Neilson Powless. « Powless n’avait plus des bonnes jambes dans le final, je sentais que Van Baarle ne roulait pas comme il le pouvait. Peut-être que si Van Baarle prend des relais à fond dès le début, on aurait peut-être pu rentrer sur Alaphilippe. Ce qu’il n’a pas fait dans la première moitié du tour final… On savait alors que ça allait être difficile de rentrer », estime le Louvaniste, dernier représentant belge à l’avant pendant que les autres favoris se regardaient en chiens de faïence à l’arrière.

Alaphilippe : « Pas envisagé de repartir avec le maillot »

À l’avant, cette course à l’instinct inquiétait tout de même Alaphilippe, nerveux et réclamant à chaque moto le passant un écart avec l’arrière. Trente secondes, c’était largement suffisant pour lui permettre de profiter des derniers hectomètres. Le voici pour la deuxième fois consécutive champion du monde sur route ! « Pour être honnête, j’ai vécu une émotion incroyable l’an dernier et j’étais fier de porter le maillot toute l’année. Je voulais le faire briller et être à la hauteur. Cela m’a demandé beaucoup d’énergie », réagit le Français. « J’étais presque content que l’année, même si elle fut rapide, soit passée, pour partir sur de nouveaux objectifs. J’avais dans un coin de ma tête l’envie de bien faire aujourd’hui. C’est ce que j’ai fait, mais il me faut un peu de temps pour réaliser. Je n’avais pas envisagé de repartir avec le maillot », lâche-t-il presque béat.

Malheureusement, Julian Alaphilippe a subi dans les derniers kilomètres des insultes et des jets de bière de la part de personnes certainement imbibées et visiblement mauvaises perdantes à l’idée de voir le tenant du titre tenir tête aux représentants belges du jour. « J’ai eu beaucoup de soutien aujourd’hui. Cela faisait plaisir de voir autant de gens. C’est sûr, dans le dernier tour, quelques supporters belges me demandaient de ralentir, je ne vais pas en dire plus… Je vais dire merci à ce public, car cela m’a donné de la motivation pour avancer plus vite », sourit-il.

Stuyven : « On a roulé juste »

Derrière, c’était la soupe à la grimace. À l’image de Victor Campenaerts, qui est passé sans un mot devant la presse. Pas forcément suite à la victoire d’Alaphilippe. Mais plutôt en raison de l’absence de résultat probant : malgré son sprint, Stuyven n’a pu terminer que quatrième sur ses terres. « J’aurais évidemment préféré être sur ce podium. C’est douloureux… On a tout fait comme il fallait, mais j’aurais aimé avoir une récompense dans ma propre ville. Un podium aurait déjà été un beau résultat », dit-il. Mais il ne jette pas la pierre sur ses équipiers non plus : « Je ne pense pas que l’équipe belge a été trop enthousiaste. Je trouve qu’on a roulé juste. On était encore à trois dans un groupe d’une quinzaine de coureurs à la fin, je ne pense pas qu’on en ait trop fait ».

Evenepoel, non plus, ne veut pas mettre cette défaite sur le dos de la tactique. « C’est un résultat amer. Mais on savait que cela n’allait pas être une course facile. On savait qui étaient les candidats dangereux pour le titre. Quand vous voyez le groupe qui arrive à Louvain, ce ne sont que des gars qui pouvaient gagner aujourd’hui. Il s’agissait de tous les coureurs qu’on s’attendait à voir partir dans la finale. À mes yeux, on a roulé la course parfaite avec trois coureurs devant. C’était l’objectif. Mais à la fin, seules les jambes parlent. De mon côté, j’ai tout donné. Jasper et Wout aussi. Et sur ce type de parcours, c’est le physique qui détermine qui est le meilleur », commente le Brabançon.

Van Aert : « Pas les jambes pour être champion »

Alors que Wout van Aert se voulait pour sa part déçu d’avoir manqué ce grand rendez-vous. « Je pense qu’Alaphilippe était le plus fort. Il a essayé plusieurs fois de démarrer et personne ne pouvait encore l’accompagner. Je n’étais pas totalement mauvais, mais je n’avais pas les jambes pour être champion du monde aujourd’hui. Je trouve qu’on a roulé une très bonne course, durant laquelle la Belgique a pris ses responsabilités, intelligemment. Remco a bien rempli son rôle et toute l’équipe belge a superbement bien roulé. C’est dommage que je n’ai pu finir le résultat », lâche le leader annoncé de l’équipe belge.

La tactique offensive était en tout cas celle à mettre en oeuvre ce dimanche pour l’emporter dans les rues de Louvain. Encore fallait-il tenir la distance et l’enchaînement de la quarantaine de côtes au programme… L’équipe belge a essayé de durcir la course comme elle l’avait prévu, mais la communication dans le final a été l’un des manquements de ce groupe qui aurait pu obtenir mieux qu’une quatrième place sur ses terres. Il va désormais falloir appuyer sur le bouton « redémarrer » pour retrouver un collectif aussi impressionnant en septembre 2022 du côté de Wollongong, en Australie.

Résultats de la course élites hommes des championnats du monde de cyclisme sur route 2021 (Anvers > Louvain, 267.5 km) :

  1. Julian Alaphilippe (Fra) en 5h56:34
  2. Dylan van Baarle (P-B) à 0:32
  3. Michael Valgren (Dan)
  4. Jasper Stuyven (BEL)
  5. Neilson Powless (USA)
  6. Tom Pidcock (G-B) à 0:49
  7. Zdenek Stybar (Tch) à 1:06
  8. Mathieu Van der Poel (P-B) à 1:18
  9. Florian Sénéchal (Fra)
  10. Sonny Colbrelli (Ita)

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Photo : capture Eurosport

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