Jeux Olympiques – Tokyo 2020 : Kiesenhofer éblouit face à la faillite néerlandaise

La surprise a envahi le circuit de Fuji : ce n’est pas un maillot orange qui est arrivé en tête sur la ligne d’arrivée de l’épreuve olympique féminine, mais bien un maillot rouge et blanc, le seul drapeau autrichien du peloton. Sans contrat pro, Anna Kiesenhofer est allée chercher à Tokyo la plus grande victoire de sa carrière, au bout de 134 kilomètres d’échappée dont plus de 40 en solitaire ! Grâce à sa force et un peloton qui a manqué de justesse et visiblement d’informations dans le final.

La surprise autrichienne

Les larmes et cris délivrés au sol, au bout d’un signe de joie presque automatique, confirment l’exploit. En transe face au poids du titre olympique, l’Autrichienne Anna Kiesenhofer a mis de longues minutes à se rendre compte de son exploit. Son attaque au baisser de drapeau, annonçant le départ réel de cette course olympique. Son offensive sur le dernier col du jour pour filer en solitaire. Sa gestion de l’écart avec un peloton désorganisé. Tout était parfait en ce jour de gloire, sous la fournaise du Mont Fuji.

Multiple championne d’Autriche du contre-la-montre mais toujours contrainte d’assurer ses contrats en Autriche, loin des meilleures équipes de l’UCI (seule Lotto-Soudal lui avait accordé un an de contrat en 2017), Anna Kiesenhofer est pourtant une rouleuse et grimpeuse bien connue du peloton. Sur les quelques courses internationales auxquelles elle a pu prendre part avec l’équipe nationale, elle s’est distinguée par une 2e place finale sur le Tour de l’Ardèche en 2016, puis une troisième place en 2020. À cela peut s’ajouter une victoire de prestige sur le Mont Ventoux en 2016, avec près de quatre minutes d’avance sur toute la concurrence. Ces prestations confirment que cette seule qualifiée autrichienne pour Tokyo n’avait rien d’un oiseau pour le chat.

La trentenaire, qui a enchaîné les études de mathématiques entre Vienne, Cambridge et Barcelone (jusqu’à un post-doctorat à l’Université Polytechnique de Catalogne), réalise à Tokyo le plus grand exploit de sa carrière. Un exploit qu’elle avait toutefois préparé et documenté sur les réseaux sociaux, dévoilant notamment une partie de son programme d’entraînement destiné à s’habituer à une température corporelle plus élevée vu le taux d’humidité et la chaleur annoncés au Japon.

Audacieuse, l’Autrichienne a pris la bonne attaque dès le kilomètre zéro avant de décider une sortie en solitaire sur le Kagosaka Pass. L’attaque était audacieuse à plus de 40 kilomètres de l’arrivée, alors qu’elle pouvait encore bénéficier de l’appui de l’Israélienne Omer Shapira et de la Polonaise Anna Plichta dans ce final vers le circuit de Fuji. Mais ses qualités en contre-la-montre ont fait la différence et malgré un retour du peloton dans le circuit final, l’écart creusé en début de journée a permis à Kiesenhofer de gérer son effort jusqu’à la ligne.

Les Pays-Bas manquent le coche

Derrière l’Autrichienne, l’ex-championne du monde et actuelle championne d’Europe Annemiek van Vleuten a franchi la ligne plus d’une minute plus tard, poussant sur les pédales tant et plus pour sécuriser sa deuxième place. Enfin, ce n’est pas ce qu’elle imaginait : la Néerlandaise a en effet levé les bras avant de lâcher «j’ai pas de mots» à la caméra. Comme le reste du peloton derrière, Van Vleuten pensait qu’elle venait d’obtenir le titre olympique, et que les efforts consentis dans le dernier tour étaient destinés à une médaille d’or. «Quand on est revenu sur Shapira et Plichta, on pensait toutes qu’on se battait pour l’or», lâche ainsi Anna van der Breggen au micro de la télévision néerlandaise NOS. «Bravo à Annemiek, elle était la plus forte ce jour», réagit Lizzie Deignan au micro de la BBC.

Dans cette course olympique sans oreillette, les informations étaient visiblement partielles et les écarts étaient rarement évoqués auprès des coureuses, contraintes de demander à la moto-caméra pour des informations complémentaires. Et dans le dernier tour du circuit de Fuji, les efforts menés par l’équipe néerlandaise, qui semblaient du coup moins intenses que dans une poursuite habituelle, étaient destinés à devancer les rivales du peloton, plutôt qu’à revenir sur la coureuse de tête qui était inexistante à leurs yeux.

La perte de la médaille d’or ne date toutefois pas de ce circuit final. Le peloton a rapidement laissé plus de dix minutes à une échappée de cinq cyclistes dont certaines n’étaient pas connues des favorites de cette course olympique. Et derrière, aucune poursuite n’a vraiment été organisée. Principalement par l’équipe néerlandaise, favorite sur le papier. Celle-ci décidait de mener la politique de la terre brûlée : attaquer tant et plus pour contraindre les autres formations à l’effort de poursuite. Anna van der Breggen tentait sa chance avant Annemiek van Vleuten sur la Doushi Road, à plus de 50 kilomètres du but. La rouleuse néerlandaise partait alors en solitaire pour un long moment et… ne reprenait rien sur l’échappée. Elle se retrouvait ainsi bloquée entre deux groupes durant près de trente bornes, sans permettre le retour sur les femmes de tête.

Tous ces efforts n’avaient donc servi qu’à mettre en légère difficulté certaines sprinteuses, sans plus, alors qu’une poursuite rondement menée à trois (vu que les quatre Néerlandaises étaient encore présentes à l’avant dans le dernier col du jour), aurait permis d’imaginer un retour sur le groupe de tête. À la place, Van Vleuten a tenté plusieurs fois de jouer sa carte en solitaire, comme sur n’importe quelle autre course, et Vos et Van der Breggen se sont retrouvées à faire des efforts qui se sont payés dans le final. «Notre tactique n’était pas mauvaise mais nous avions les mauvaises informations. Nous avons fait ce qu’il fallait par rapport aux infos que nous avions», affirme Van der Breggen à NOS. «Personne ne savait si on avait rattrapé toutes les coureuses en tête», rapporte pour sa part Van Vleuten.

Pourtant, comme à Glasgow, lors des championnats d’Europe 2018, ce manque de cohésion a pesé, et l’or s’est évaporé. Même si pour Van Vleuten, « une médaille olympique est une médaille olympique, et cela manquait à mon palmarès ».

Un peloton (trop) réduit

126 partants sur la course masculine avec des équipes de cinq représentants maximum alors que dans le peloton féminin, 67 femmes étaient inscrites au départ, avec quatre coureuses maximum par nation. Le peloton était réduit et les possibilités de contrôle étaient donc bien rares, même sur un parcours moins exigeant que prévu dans la campagne tokyoïte. Il n’y avait même que cinq pays qui disposaient de ces quatre cyclistes (Pays-Bas, Italie, Allemagne, Australie et États-Unis) et comme évoqué précédemment, tous les regards étaient fixés sur les maillots orange.

Ce peloton très réduit a pourtant essayé de contrôler cette course comme une étape du Tour d’Italie féminin ou un Tour des Flandres. D’abord en laissant filer une échappée matinale composée de coureuses a priori loin du statut d’outsider, puis en essayant de rentrer entre favorites sur les principales pentes du jour. Sauf que sur cette course olympique, avec deux à trois équipières en moins que sur une classique habituelle, laisser onze minutes d’avance à une échappée de cinq coureuses s’annonçait d’emblée très dangereux. Et cela s’est confirmé au fil des quelques bosses de ce tracé vallonné. Malgré le retour du peloton, les coureuses en tête ont parfaitement anticipé.

Les Jeux Olympiques offrent souvent des courses surprenantes, la course aux médailles menant à une pression plus importante, parfois tétanisante. Et sur ces routes pourtant idéales pour les puncheuses, aucune réelle offensive n’a été menée pour rentrer sur la tête avant les cinq derniers kilomètres. Au grand plaisir de Kiesenhofer, championne olympique à jamais.

Quatrième place pour Lotte Kopecky

Dans ce mic-mac d’informations contradictoires, la leader belge Lotte Kopecky semblait également toute proche d’obtenir un résultat grandiloquent sur cette course sur route, pourtant annoncée trop rude pour ses qualités de sprinter. Mais cette saison, l’Anversoise a pris du galon et de la puissance, et elle arrive en pleine condition sur ces Jeux Olympiques. Elle l’a confirmé en franchissant les deux principaux cols de ce parcours avec les grandes favorites, avant de contrer derrière Annemiek van Vleuten et Elisa Longo Borghini, les deux dernières médaillées du jour, sur le circuit de Fuji. Cela ne lui rapporte malheureusement qu’une quatrième place, toujours la plus décevante lors des Jeux.

«C’est dur d’arriver si proche d’une médaille», avoue Kopecky, déçue à l’arrivée, au micro de la VRT. «J’ai fait une erreur aujourd’hui, c’est de ne pas avoir réagi à l’attaque de Longo Borghini dans le final. Je me sentais très forte aujourd’hui. Je ne pouvais rien faire de plus». Elle se dit également surprise par la tactique de certaines formations, dont les Pays-Bas. « Toutes ces équipes qui étaient à trois ou quatre sur la Doushi Road devaient rouler. Tu ne peux pas parier sur quatre filles… », estime-t-elle. «J’ai roulé avec Kiesenhofer par le passé, et je savais que si quelqu’un pouvait faire quelque chose dans le groupe de tête, c’était bien elle. Et avec ces dix minutes d’avance, elle a reçu un beau cadeau de la part du peloton». Un cadeau qu’elle n’a pas manqué de récupérer.

Malgré cette déception et les larmes affichées, Kopecky confirme en tout cas sa grande forme à l’aube de la course à l’américaine qu’elle disputera avec Jolien D’Hoore sur la piste, la semaine prochaine. Avec l’espoir d’y emporter enfin une médaille olympique.

Résultats de la course féminine sur route des Jeux Olympiques de Tokyo (Musashinonomori Park > Fuji International Speedway (137 km) :

Photo : capture Eurosport

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