Le bidon de la discorde

À une centaine de kilomètres de l’arrivée du Tour des Flandres, le Suisse Michael Schär (Ag2r Citroën Team) revient doucement dans les voitures des directeurs sportifs après un ennui mécanique. À l’extérieur d’un virage à gauche, des spectateurs appellent le Suisse pour obtenir le bidon qu’il vient de vider. D’un geste naturel, Schär jette doucement le bidon vers le sol, au pied de ces supporters heureux d’avoir obtenu cette précieuse gourde que bon nombre d’amateurs de vélo chinent sur les courses. Un cadeau d’autant plus rare en cette période de pandémie.

Deux minutes plus tard, la sentence tombe par les ondes de Radio Tour : Michael Schär disqualifié. La faute à ce jet de bidon. En effet, depuis le 1er avril (jeudi dernier donc), le règlement de l’Union Cycliste Internationale a connu quelques modifications. Les plus médiatisées concernent ces positions sur le vélo, désormais interdits. Plus question de pédaler les fesses sur le cadre, ni de chercher l’aérodynamisme avec les avant-bras sur le guidon lors des courses en ligne. Mais d’autres détails ont également émergé. Comme ces jets de déchets et de bidons durant les courses.
Cela fait plusieurs années que les organisateurs de courses cyclistes sont obligés de proposer des zones de délestage de ces déchets, sur quelques kilomètres, afin de permettre la récolte de déchets en plastique lâchés par les coureurs qui mangent sur une course de plusieurs heures des dizaines de gels, barres énergétiques et autres aliments. Les coureurs sont appelés depuis longtemps à conserver ces déchets dans leurs poches pour ensuite les jeter dans ces zones de délestage, à la voiture de leur directeur sportif ou à l’arrivée.

Concernant les bidons, il est également devenu de bon ton de jeter ceux-ci au pied de supporters toujours heureux de récolter ces reliques de leur visite sur une épreuve. Ils sont nombreux à collectionner ces objets en plastique qui n’ont finalement comme valeur que cette symbolique des sponsors affichés sur leur contour. Et dans son élan, Michael Schär a succombé à cette tradition, lâchant le bidon pour faire plaisir à ce public devenu rare.

Le nouveau règlement disponible depuis le 1er avril est toutefois clair. En cas de «jet sans précaution», ou de «jet dangereux ou sur la chaussée ou dans le public d’un objet d’un déchet», ou de «jet de déchets en dehors d’une zone de déchets», tout coureur s’expose «pour les épreuves d’une journée» (comme le Tour des Flandres) à une amende allant jusqu’à 1 000 francs suisses, une punition de maximum 15 points au classement UCI, et surtout «une mise hors compétition ou disqualification». Sans autre sommation.

La sanction demandée directement par le jury des commissaires concernant Schär est donc claire. Les images télévisées sont là pour le confirmer. Pour une fois, l’UCI a été conséquent pour le règlement. Et là est tout le problème. Pour une fois, sur une mesure particulièrement anecdotique dans ce contexte, l’UCI a fait respecter ses règles à la lettre. Certaines de ses règles en tout cas. Car les coureurs jetant des bidons ou des déchets hors de ces zones de délestage ont été nombreux durant ce dernier Tour des Flandres. Même la vainqueure de l’édition féminine, Annemiek van Vleuten, a été surprise a posteriori en train de jeter un bidon à un spectateur à 43 kilomètres de l’arrivée, dans une zone non permise. La Néerlandaise s’est justifiée en indiquant qu’il s’agissait d’un membre du staff de la Movistar, ce qui reste permis selon le règlement. Et a ainsi évité une disqualification après sa victoire en solitaire…

Comment vérifier que cette règle est respectée par toutes et tous, sans une vérification image par image des commissaires ? Comment s’assurer que les bidons et déchets sont bien jetés à des personnes employées par les équipes ? Un utilisateur de Twitter proposait ainsi aux supporters de se présenter sur le bord des routes avec un maillot d’une équipe pour bénéficier de ces bidons gratuitement, sans risquer une sanction pour le peloton.

Ce nouveau règlement casse également cette tradition du jet de bidon qui faisait une nouvelle fois l’ouverture du cyclisme. Les supporters avaient cette chance d’être au plus près des coureurs, et se retrouvent de plus en plus éloignés de ce sport qu’ils aiment tant. La pandémie de Covid-19 a accentué cette distance, et voici que l’UCI vient désormais d’ajouter un nouveau mur invisible entre les cyclistes et ceux qui les soutiennent.

Cette disqualification de Schär (et celle de Kyle Murphy lors du GP Indurain, la veille) permet en tout cas de mettre en lumière la difficulté de réaliser un règlement qui se veut juste pour toutes et tous. «Durant la réunion Zoom avec le CPA (Cyclistes Professionnels Associés, le syndicat des coureurs) et l’UCI, il a été littéralement dit qu’il n’y aurait pas de sanction pour avoir donné un bidon au public (mais bien en cas de jet en pleine nature). La question est venue des coureurs eux-mêmes, en raison de la forte demande des supporters le long des routes», s’indigne notamment Stijn Steels (Deceuninck-Quick Step). «Cela devient ridicule. Les règles sont les règles mais celles-ci doivent être changées. Les coureurs dédient tout leur hiver à la préparation des classiques et cette situation était claire : il n’était pas nécessaire de mettre un coureur hors-course», s’inquiète également André Greipel (Israel Start-up Nation).

Alors que l’UCI manque à ses propres obligations, notamment concernant les questions de sécurité sur certaines zones de départ et d’arrivée, cette décision des commissaires sur le Tour des Flandres montre une difficulté de la fédération d’être consistant sur l’ensemble des questions de sécurité. Cela risque de mener à un schisme de plus en plus important entre des cyclistes qui ne sentent plus soutenus, et une fédération qui réfléchit plus en termes théoriques. Au grand dam du sport.

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Photo : capture Eurosport

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