Tour de France : « Ce sont les coureurs qui font la course »

Cette phrase rabâchée par des commentateurs en manque d’explications quant à des situations de course surprenantes pourrait cette année décrire le scénario de ce Tour de France déroutant, entre sommets galvaudés et vents bien gérés.

Cette 107e édition du Tour de France annonçait un feu d’artifices d’attaques, de surprises, de défaillances, de bousculades. Le tracé proposé par Thierry Gouvenou, principal dessinateur du parcours, devait mener à un classement général évoluant quasiment chaque jour, au gré des sommets traversés dès la première semaine de course, entre l’arrière-pays niçois, les monts de la Lozère et les Pyrénées. Le vent s’annonçait également comme déterminant sur la route Napoléon ou dans les champs du Tarn. Et que dire de ces côtes placées en début d’étapes qui devaient mener à des courses ardues dès le kilomètre zéro, intensifiant la lutte pour une échappée victorieuse ?

Tracer un Tour de France demande une sacrée dose d’organisation, de justesse et de panache. Thierry Gouvenou s’arrache les cheveux chaque année pour dessiner un parcours qui doit composer avec les demandes des villes candidates à l’accueil d’une étape, la possibilité d’y installer une caravane de plusieurs centaines de véhicules (camions, caravane publicitaire et autres voitures), la nécessité de traverser des routes larges et adaptées à un peloton, et en prime l’objectif de garder un intérêt sportif fort durant trois semaines. L’équation à multiples inconnues se transforme en énigme indéchiffrable quand, en prime, les coureurs décident que le tracé proposé n’offrira pas le scénario espéré à l’origine.

Jauger ses adversaires

Dès la première étape autour de Nice, Thierry Gouvernou et Christian Prudhomme, directeur du Tour de France, ont dû mordre leur volant en voyant la pluie transformer la descente vers Nice en patinoire olympique, contraignant les coureurs à une grève simultanée, du moins après une glissade mémorable de Miguel Angel Lopez (Astana), heureusement sans gravité après un arrêt sur un panneau routier. Cela, l’organisation ne pouvait le prévoir. Les chemins gorgés d’eau et jonchés d’olives ont rendu les routes sinueuses trop dangereuses pour espérer une course explosive. Alors que sur la deuxième étape, les favoris ont logiquement attendu le final pour puncheurs autour du col d’Èze pour se faire la bagarre, ou du moins regarder ce que les adversaires ont prévu. Et pour la plupart, cette course d’attente les satisfaisait amplement, surtout à l’aube des étapes annoncées pour grimpeurs lors de cette première semaine.

La première arrivée en altitude programmée à Orcières-Merlette accouchait d’un sprint en petit comité, habituel lors d’une première étape de haute montagne sur un Grand Tour, lorsque l’ensemble des favoris veulent se jauger. Par contre, les deux journées suivantes ont surpris tous les observateurs. L’étape de Privas, taillée pour les sprinters, a offert une de ces rares journées sans échappée, réveillant le téléspectateur seulement lors du sprint intermédiaire ou l’emballage massif de fin de journée. Et le lendemain, les favoris se neutralisaient dans le terrible col de la Lusette, laissant le soin à l’équipe INEOS Grenadiers d’Egan Bernal de mener le tempo derrière le futur vainqueur du jour, Alexey Lutsenko (Astana), sans autre opposition. Sur ces routes, la lutte pour le maillot jaune devait prendre un nouveau tournant selon les dires de l’organisation. Finalement, aucun bouleversement et plus de vingt coureurs toujours sous la minute.

« On veut qu’il y ait de la course avant »

Les coureurs expliquent cette timidité par les nombreuses chutes qui ont miné le moral et le physique d’une moitié du peloton. Aussi par le contexte particulier de cette saison réduite par le Covid-19, qui donne des doutes à un peloton qui n’a pas encore dépassé les sept jours consécutifs de course depuis la reprise de la saison en août. Mais encore par le parcours même de ce Tour de France, très montagneux et bien plus difficile que ces dernières années. Thierry Gouvenou se justifie, notamment par rapport à ces étapes de transition qui proposent, comme à Sisteron, près de 3 000 mètres de dénivelé positif malgré le sprint massif annoncé : « On veut du sprint, le fait d’arriver au sprint n’est pas un problème en soi. Mais on veut qu’il y ait de la course avant. » Avec des bosses, des routes bordées par le vent, des surprises qui mènent soit à des courses explosives, comme sur la 2e étape de Nice ou sur la 7e étape vers Lavaur. Soit à des courses attentistes, comme vers Orcières-Merlette ou le Mont Aigoual.

Attaque Julian Alaphilippe Marc Hirschi - 2e étape Tour de France 2020 - ASO Alex Broadway

Car ce sont bien les coureurs qui décident ce qu’ils font du parcours proposé. Julian Alaphilippe a joué de son panache sur les hauteurs niçoises pour s’offrir le maillot jaune, et vers Privas, il a décidé de suivre le rythme d’un peloton décidé à en garder sous la musette pour les prochains jours, jusqu’à en perdre son maillot jaune des suites d’un ravitaillement interdit dans les 20 derniers kilomètres, des mains même de son cousin et entraîneur. Du côté de Lavaur, ce sont les Bora-Hansgrohe qui ont mené la vie dure aux principaux sprinters dès les premières pentes du jour, avant que les INEOS Grenadiers prennent le relais pour éliminer des candidats au maillot jaune en fin d’étape. Alors que Thomas De Gendt (Lotto-Soudal) s’était lui-même essayé à l’échappée en solitaire au milieu des bordures. La tentative était belle humainement, elle confirmait la théorie de coureurs expliquant qu’une échappée n’a aucun sens en ce début de Tour alors que tout le monde est encore frais. Cela n’a pas empêché Lutsenko de briller au Mont Aigoual, ce jeudi. Et puis, qui peut attaquer quand tant d’équipes ont soit un leader à protéger (une dizaine de coureurs visent un classement général cette année), soit un sprinter à amener (l’absence de plusieurs stars comme Groenewegen, Jakobsen ou Gaviria permet à certains d’envisager la victoire en cas d’arrivée massive) ? Quel intérêt pour les équipes françaises invitées qui ont chacune une chance de briller en dehors d’une simple exposition de quelques dizaines de kilomètres pour une tentative mort née ? Les temps changent.

Où sont les contre-la-montre ?

Après les bordures de ce vendredi, à quoi s’attendre pour la suite de ce Tour de France ? Cela devient difficile d’imaginer ce que les prochaines étapes réservent. Les deux étapes pyrénéennes programmées ce week-end proposent deux derniers cols difficiles avant deux descentes techniques qui peuvent faire la différence. L’attitude des favoris jusqu’ici montre toutefois que ces journées en altitude devraient rester des journées d’observation. Seuls Tadej Pogacar (UAE Team Emirates) et Mikel Landa (Bahrain-McLaren), victimes de la bordure menée par INEOS Grenadiers après Castres, pourraient profiter de cette minute laissée aux autres favoris pour bousculer les codes. Il faudra toutefois s’attendre à plus de mouvements en deuxième et troisième semaines, à partir du Grand Colombier, pour voir les favoris remettre une dent et lancer la course au maillot jaune, quitte à louper d’autres occasions de creuser les écarts, comme cela pouvait être le cas au Mont Aigoual.

Peloton Viaduc de Millau - 7e étape Tour de France 2020 - ASO Pauline Ballet

Sur Twitter, d’aucuns rient jaune de la situation, affirmant notamment que certains « attendent le chrono de la Planche des Belles Filles » pour lancer la lutte pour le maillot jaune. Autant ne pas être aussi extrême, cette réaction confirme un grand manque de ce Tour de France : les contre-la-montre. Longtemps délaissés car jugés trop peu excitant pour les téléspectateurs et trop punitifs pour certains grimpeurs, ces chronos peuvent avoir l’effet bénéfique de créer des écarts nécessaires au désir de revanche et de panache. Difficile de se lancer dans une offensive lorsqu’on est avec une dizaine d’autres coureurs dans le même temps. ASO pourrait donc réfléchir au retour d’un contre-la-montre en première semaine de course, sans que celui-ci fasse plus de 40 kilomètres, pour au moins créer une hiérarchie qui permettrait une saine concurrence dès les premières ascensions. Pour couronner les coureurs complets, et non seulement les grimpeurs les mieux entourés du peloton.

Photos : ASO/Alex Broadway et Pauline Ballet

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