Une nouvelle règlementation pour les cyclistes transgenres : une vraie avancée sociale ?

L’Union Cycliste Internationale (UCI) a récemment modifié sa réglementation concernant l’éligibilité des athlètes transgenres pour les épreuves des différents calendriers UCI. Ce nouveau règlement est entré en vigueur le 1er mars et se base principalement sur les recommandations du Comité International Olympique (CIO).

La question est épineuse et dépasse le cadre du cyclisme : comment assurer une participation juste et équitable des athlètes transgenres lors des compétitions professionnelles, régies par la plus haute autorité sportive, l’UCI ? Face au récent cas de la championne du monde master de poursuite individuelle Veronica Ivy, athlète transgenre née homme et adoptant aujourd’hui le genre féminin, la fédération internationale avait indiqué de nouvelles réunions durant l’hiver afin d’appliquer une nouvelle réglementation concernant ces athlètes né.e.s hommes ou femmes et qui ont décidé de changer de sexe au cours de leur vie passée. Des nouveaux standards ont en effet été instaurés ces dernières années par d’autres fédérations sportives à la suite de nombreux dossiers autour de ce qui permet de définir un genre pour les compétitions sportives. Jusqu’ici, l’UCI se calquait sur les standards proposés par le CIO en 2015. Mais face aux avancées scientifiques dans le domaine et aux débats éthiques qui ont été lancés durant cette dernière décennie, il était temps pour l’institution de mettre à jour ses règlements pour prendre en compte ces nouvelles données.

Des discussions avec des représentants des athlètes transgenres et cisgenres (personnes adoptant le même genre que celui attribué à leur naissance) ont eu lieu à Aigle et permis de mieux définir la nouvelle réglementation de l’UCI à ce sujet. « À travers ce consensus, notre fédération se donne les moyens de prendre en considération, dans le cadre de l’évolution de notre société, le désir des athlètes transgenres de concourir, tout en garantissant au mieux l’égalité des chances entre les concurrents », explique le président de l’Union Cycliste Internationale, David Lappartient, par voie de communiqué.

En quoi consiste cette nouvelle réglementation, concentrée sur les athlètes transgenres souhaitant concourir dans la catégorie « Femmes » ?

Tout d’abord, ce règlement bouleverse les précédents critères d’éligibilité qui dataient de 2015. Depuis lors, les affaires Caster Semenya ou Cece Telfer (en athlétisme) sont passées par là et de nouvelles découvertes médicales viennent apporter des précisions sur les données biologiques des personnes transgenres. Ainsi, désormais, le nouveau consensus scientifique adhéré par l’UCI indique qu’une athlète transgenre qui souhaite disputer des compétitions dans la catégorie « femmes » devra avoir une concentration sérique de testostérone inférieure à 5 nmol/L (où 1 nmol/L est égale à +/- 0,3 microgramme par litre). L’athlète, qui aura fait une demande pour concourir dans la catégorie correspondant à son nouveau genre, devra ainsi démontrer que la concentration de testostérone dans le sérum aura été inférieure à 5 nmol/L pendant au moins les 12 mois précédant la date d’éligibilité.

Et une fois l’éligibilité confirmée, l’athlète devra maintenir cette concentration sérique de testostérone en-dessous du 5 nmol/L durant toute la période de compétition parmi les dames. Des contrôles de testostérone dans le sérum via une spectrométrie de masse seront également réalisés tout au long de cette période de compétition. Et en cas de non-conformité à ce nouveau règlement dicté par l’UCI, une suspension d’autorisation à la compétition peut être prononcée. Et ces sanctions peuvent aller jusqu’à la disqualification aux épreuves concourues ou à l’amende. Avec ce nouveau règlement, l’UCI suit ainsi l’exemple de l’IAAF, la fédération internationale d’athlétisme.

Que représente cette frontière de 5 nmol/L de testostérone ?

Le raisonnement derrière cette nouvelle règlementation est que les hommes produisent beaucoup plus de testostérone que les femmes : en moyenne 10 à 40 nmol/L chez les hommes contre 0,3 à 2 nmol/L pour les femmes. Or, la testostérone est une hormone qui a un effet anabolisant et aide donc au développement musculaire. Cette testostérone est donc vue comme un avantage pour les hommes.

Sauf que ces données sont remises en cause par plusieurs études. La chercheuse en médecine de l’Université de Montréal Cara Tannenbaum explique ainsi que des variations existent bel et bien entre les hommes et les femmes mais que celles-ci peuvent être très différentes selon les individus. Elle confirme que des femmes produisent plus de testostérone que certains hommes. Tout comme il se confirme que les différences entre athlètes sont plus minces encore. L’étude de Dr Tannenbaum montre que les athlètes pros masculins ont une concentration sérique moyenne de 12,8 nmol/L de testostérone (soit la moyenne basse chez les hommes en général) contre 4,1 nmol/L pour les athlètes pros féminines (soit plus haut que la moyenne chez les femmes en général).

Dans un témoignage livré dans le magazine néerlandais Helden et publié sur le site du syndicat des coureuses The Cyclists Alliance, Nathalie van Gogh, cycliste transgenre qui dispute des courses parmi le peloton féminin depuis 2006, explique que son taux de testostérone est quasiment nul depuis sa transition. « Bien entendu, ma structure musculaire est masculine, même après avoir pris des hormones féminines durant plusieurs années. J’ai évolué plus en rondeur. Mais je ne suis toujours pas « courbée » mais plus anguleuse. Je le sais. Mais ce n’est pas noir ou blanc non plus. Certaines femmes sont très musclées et d’autres sont plus rondes. Il y a tant de différences entre chacun que vous pourriez également dire que ce n’est pas juste entre l’une ou l’autre. C’est pour cela qu’il existe des règles établies par le CIO (NDLR : Comité International Olympique). Les médecins ont fait des recherches pour estimer s’il est juste de laisser des femmes transgenres concourir dans les sports féminins. La réponse est oui. D’un point de vue strict, on pourrait même dire que j’ai un désavantage. La testostérone ne te rend pas seulement fort, mais aide aussi à récupérer. Je n’ai pas de testostérone, donc je ne récupère pas aussi vite », confie-t-elle.

Une règle devait être établie pour éviter les dérives, mais également permettre à ces femmes de concourir avec d’autres femmes. La barrière de 5 nmol/L est déjà une amélioration par rapport à la précédente limite fixée à 10 nmol/L. Même s’il s’agit d’une limite plus éthique et sociale que scientifique. Une limite qui ne devrait heureusement pas empêcher certaines femmes de concourir avec d’autres femmes.

Des athlètes transgenres ont-ils/elles déjà participé à des épreuves internationales ?

Nathalie van Gogh, comme expliqué plus haut, est l’une des premières à avoir franchi le pas en demandant une licence auprès de la fédération néerlandaise de cyclisme (KNWU) après sa transition officielle en tant que femme. Elle concourt au niveau professionnel depuis 2008, elle avait alors 33 ans. Depuis lors, elle enchaîne les compétitions et s’est offert notamment le Trophée Maarten Wynants et une étape du Tour de Belgique (en 2015) ainsi qu’un titre national sur le scratch (en 2009). À 45 ans, elle est aujourd’hui sous contrat jusque fin 2021 avec l’équipe belge Chevalmeire Cycling.

Également évoquée dans cet article, la Canadienne Veronica Ivy, militante pour le droit des transgenres en Amérique du Nord et professeure de philosophie, a été l’une des principales instigatrices des changements de règlement au niveau des institutions cyclistes, après son titre de championne du monde de la vitesse individuelle en « masters », chez les 35-44 ans, en 2018, renouvelé l’année suivante. Elle a également battu le record du monde féminin  du 200 m chez les 34-39 ans en 2019. Victime d’une campagne de cyberharcèlement sur les réseaux sociaux, notamment de la part du président américain Donald Trump et dans certains médias anglo-saxons, celle qui s’appelait auparavant Rachel McKinnon poursuit ses compétitions sur le sol canadien.

Avant elles, Michelle Dumaresq a également été une championne du monde transgenre dans le monde cycliste. La vététiste canadienne avait commencé à disputer des courses avec d’autres femmes en 2001 et a remporté deux titres de championne du Canada de descente en 2003 et 2004 et un titre de championne du monde de descente en catégorie « masters » en 2006. Non sans des protestations de la part d’autres concurrentes, s’estimant flouées face à une personne transgenre. À l’époque, la question était loin d’être autant débattue qu’aujourd’hui.

Et cette question ne connaît pas encore de réponse définitive. Encore une fois, les études sur le sujet se multiplient et il semble qu’il est de plus en plus difficile d’imaginer une frontière claire entre les avantages ou non d’une personne transgenre face à une personne d’un genre défini. Les normes sociales et éthiques évoluent également et la nouvelle réglementation de l’UCI pourrait encore évoluer dans les prochaines années.

Photo : Union Cycliste Internationale/UCI

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