Paris-Roubaix : Colbrelli écrit la légende, Vermeersch se fait un nom

Cette édition 2021 était attendue par tous les fans de la Petite reine : la première incursion du peloton sur ces pavés mythiques depuis avril 2019, des averses et du vent tout au long du week-end, des chemins de campagne bien différents en raison des récoltes automnales… Et ils avaient raison de s’impatienter. Sur ces routes boueuses, les chutes, crevaisons et autres problèmes mécaniques ont perturbé les scenarii habituels des classiques historiques du type. Pas de canevas préétabli : il fallait être à l’avant et tenir debout jusqu’au vélodrome. Ce que les trois hommes de tête ont réalisé, avant que Sonny Colbrelli (Bahrain Victorious) les devance de sa pointe de vitesse ravageuse, devant le surprenant Florian Vermeersch (Lotto-Soudal) et le généreux Mathieu Van der Poel (Alpecin-Fenix).

Sous la pluie, l’audace

Les averses annoncées de longue date par Météo France n’ont pas eu raison des ambitions des plus de 150 coureurs au départ de cette édition épique de Paris-Roubaix. Même emmanchés dans leur coupe-vent, et leurs cuissards longs, les Flandriens attendus sur ces routes d’un autre temps ont enchaîné les offensives dès le kilomètre 0. Pour se réchauffer, certainement. Mais aussi pour confirmer l’adage de la veille, chez les femmes : partir en tête dès le premier secteur pavé permet d’éviter les frayeurs du peloton et de contrôler au mieux la course. Lizzie Deignan (Trek-Segafredo) l’avait bien réalisé en solitaire sur les trois quarts de l’édition féminine du samedi, pourquoi pas tenter la même technique sur le pendant masculin ?

Bon, les courageux attaquants devaient en prime se farcir une averse qui ne cessait de déverser son flot durant les quatre premières heures de course. Ce qui n’aidait pas à contrôler sa bécane sur des pavés glissants, voire enfuis sous des flaques de boue que les plus grands cyclo-cross ne renieraient pas. Être à l’avant de la course ne suffisait pas, il fallait en prime rester les fesses sur la selle, les mains (avec pansements aux doigts) sur le guidon, pour espérer faire la course. Demandez à Max Walscheid (Team Qhubeka-NextHash), présent dans l’échappée matinale de 24 coureurs avant de chuter à deux reprises. Ou à Stefan Küng (Groupama-FDJ), contraint à l’abandon après trois chutes. Ou encore Andre Carvalho (Cofidis), également hors course après une glissade et un soleil dans un champ de betteraves. L’audace ne paie pas toujours, il faut en prime les qualités de technicien…

Van der Poel et Colbrelli ont des fourmis

Dans ce groupe de 24 hommes à l’avant, rapidement réduit au fil des secteurs pavés, le Belge Florian Vermeersch (Lotto-Soudal) et le Néerlandais Nils Eekhoff (Team DSM) se révélaient les plus vaillants, s’échappant déjà à deux à plus de 120 kilomètres de l’arrivée, pendant que Mathieu Van der Poel (Alpecin-Fenix) s’essayait à une première accélération en puissance, sans parvenir à tromper ses rivaux. C’est plutôt la Trouée d’Arenberg qui allait bouleverser le cours de l’épreuve. Mal placé dans ce passage mythique, le champion de Belgique Wout van Aert (Jumbo-Visma) évitait de peu la chute de Walscheid devant lui, mais se retrouvait d’un coup en poursuite, à près d’une demi-minute d’un Mathieu Van der Poel en verve et chanceux avec ça. Le Néerlandais évitait en effet Luke Rowe (INEOS Grenadiers), inattentif, qui repartait sur les pavés après une chute et bloquait Mads Pedersen (Trek-Segafredo).

Dans le même temps, Van der Poel menait tambour battant sa course, sans équipier ni larges relais de ses rivaux effrayés par une telle aisance sur les secteurs les plus corsés de cet Enfer du Nord. Et Sonny Colbrelli (Bahrain Victorious), toujours bien placé sur les premiers pavés de la journée, anticipait l’effort de ces favoris et se permettait de se placer aux avant-postes pour éviter le piège, déjà refermé sur Van Aert.

Van Aert « pas satisfait sur les pavés »

«Je ne suis pas vraiment satisfait de la manière dont j’ai roulé sur les pavés mouillé», indique le champion de Belgique, souvent apparu en deuxième ligne à l’entrée des secteurs pavés les plus importants. Une erreur stratégique qui lui coûtait de l’énergie importante pour la fin de course. «J’essayais surtout d’éviter les chutes. Je ne pouvais rien faire de plus, je n’étais déjà plus dans la course à la victoire», lâche-t-il à Eurosport. Van Aert semblait pourtant retrouver sa grinta à l’approche des 30 derniers kilomètres, mais il était déjà trop tard. «J’étais trop à l’arrière avant la Trouée d’Arenberg, mais aussi dans les autres secteurs, c’était une grosse erreur de ma part», avoue-t-il.

La course était déjà finie pour ceux qui entouraient Van Aert. Car devant, les derniers résistants du groupe de tête qu’étaient Gianni Moscon (INEOS Grenadiers), Florian Vermeersch (Lotto-Soudal) et Tom Van Asbroeck (Israel Start-up Nation) ne montraient pas de signes de fatigue alors que Van der Poel et Colbrelli se rassemblaient en poursuite pour tenter de reprendre la tête de course. Moscon en décidait autrement et sortait en solitaire, puissant, à près de 50 kilomètres du but. Le pari semblait risqué mais l’expérimenté coureur de Trento conservait très longtemps plus d’une minute d’avance sur ses poursuivants, même lors du regroupement entre le groupe Van der Poel et le duo Vermeersch-Van Asbroeck. Ils semblaient oublier que Moscon a déjà terminé cinquième de l’Enfer du Nord en 2017…

Colbrelli avait encore les jambes

Les poursuivants ont toutefois été touché par la chance. Moscon était victime d’une crevaison à 30 kilomètres du but avant une chute dans le secteur pavé suivant, à Cysoing, certainement en raison d’une pression de pneu trop importante sur son vélo de réserve. Après avoir compté près d’une minute et demie d’avance sur Van der Poel et co, l’Italien se retrouvait du coup dans le sillage de ses rivaux… Et dans le Carrefour de l’Arbre, cela ne manquait pas. Sur une accélération de Van der Poel puis de Colbrelli, Moscon sautait, toujours peu à l’aise sur sa machine depuis son embardée sur les pavés.

Seuls trois coureurs survivaient, sans chute. Mathieu Van der Poel, Sonny Colbrelli et le surprenant Florian Vermeersch, désormais seul rescapé de l’échappée matinale. Plus de 200 kilomètres en tête pour le coureur de Lotto-Soudal de 22 ans, déçu voici seulement une semaine d’avoir manqué de jus dans la finale du championnat du monde pour les espoirs. Le coureur belge essayait même de surprendre ses compagnons d’échappée à 3 kilomètres de l’arrivée puis dans les 200 derniers mètres du vélodrome, mais sur ce sprint de costauds, le champion d’Europe Sonny Colbrelli répliquait à chaque fois et confirmait qu’il était le plus frais dans ce final légendaire.

L’Italien de 31 ans remporte ce Paris-Roubaix pour héroïques, criant jusqu’à en percer les tympans des spectateurs du vélodrome, sautant en larmes dans les bras de son équipier Heinrich Haussler (tout de même 10e) et de son staff… «C’est incroyable, je gagne mon tout premier Paris-Roubaix. En prime sur une édition légendaire. C’est une de mes courses préférées. D’abord le Tour des Flandres puis Paris-Roubaix», sourit Colbrelli, les yeux toujours humides malgré la boue maculant son visage buriné par les efforts du jour. «Dans le final, je me suis concentré sur Van der Poel. Même dans le sprint, je calquais ma course sur lui, mais le coureur de Lotto-Soudal a essayé d’anticiper. J’ai finalement réussi à le déborder», analyse le champion d’Europe, également vainqueur cette saison du Benelux Tour, du championnat d’Italie, d’une étape sur le Dauphiné et d’une étape sur le Tour de Romandie.

La révélation Vermeersch

Tapant sur son guidon après avoir vu Colbrelli le déborder dans les 50 derniers mètres, Florian Vermeersch confirmait son appétit grandissant au fil des kilomètres. Il a pu suivre les meilleurs jusqu’au vélodrome, il a essayé d’anticiper ce sprint si particulier, mais il est tombé sur plus fort. « J’ai des sentiments mitigés à l’arrivée », confirme-t-il au micro d’Eurosport. « Je sais que j’ai connu une journée incroyable, j’ai réussi à accrocher la bonne échappée toute la journée, j’ai disputé la victoire avec deux grands champions, tout cela sur mon tout premier Paris-Roubaix. Je suis très fier mais je suis aussi très déçu d’avoir manqué de peu la victoire. Cela ne s’est pas joué à grand chose dans ce sprint final. J’espère que dans quelques heures, mon sentiment de fierté supplantera celui de la déception ».

Lui qui se considère justement comme un Flandrien titulaire d’une belle pointe de vitesse, Vermeersch a profité de ses talents d’ancien champion de Belgique de cyclo-cross (chez les juniors notamment) pour briller sur les pavés avant de disputer sa première victoire sur un monument face à deux grands favoris du jour. « Je ne peux pas me blâmer, je pense que j’ai tout fait comme il fallait. Mais je n’ai pu obtenir que la deuxième place. Je savais que j’étais fort, mais il faut aussi avoir de la chance dans une telle course », explique encore la nouvelle pépite de Lotto-Soudal, engagée chez les pros à l’été 2020, en plein milieu de la pandémie de Covid-19. « Dans les 20 derniers kilomètres, je me sentais très bien, c’est dommage », conclut Vermeersch, qui donne déjà rendez-vous au printemps 2022.

Van der Poel et Van Aert prennent une pause

Pendant que Colbrelli criait encore sa joie et que Vermeersch affichait une moue insatisfaite, Mathieu Van der Poel restait de longues minutes sur la pelouse du vélodrome, face contre l’herbe. Son visage sur le podium le confirmait : le Néerlandais était clairement déçu, six mois après avoir déjà manqué un sprint décisif sur le Tour des Flandres, cette fois face à Kasper Asgreen.  » Je suis content de ma course même si dans le final, je sentais que mes jambes se vidaient… « , disait-il quelques minutes plus tard, après avoir repris ses esprits et analysé un peu plus à froid sa course du jour. « J’étais à la limite dans les 30, 40 derniers kilomètres. J’espérais être le moins vidé pour le sprint, mais ce n’était pas le cas. En tout cas, c’est une première participation que je ne suis pas près d’oublier », indique le Néerlandais.

« Sur les sections pavées, j’ai pu jouer de mon expérience sur les cyclo-cross. Et j’ai pu courir de la manière dont j’aime le faire : à l’attaque. Mais si je dois perdre, je préfère que ce soit après m’être battu », ajoute au micro de la NOS Mathieu Van der Poel, qui va désormais prendre une pause. De même pour Wout van Aert : « Du premier au dernier secteur, il fallait être concentré à fond. C’était difficile de se concentrer et de garder les roues… En prime, je ne pouvais plus rien voir avec mes lunettes à un moment, j’ai dû les jeter pour retrouver la vision », indique le champion de Belgique.

Les deux rivaux sont en tout cas clairs : on ne les reverra pas tout de suite sur un vélo. Wout van Aert a connu une saison pleine depuis les championnats du monde de cyclo-cross jusqu’à Roubaix en passant par les classiques printanières, le Tour de France, les Jeux Olympiques et les Mondiaux sur route. Sans vraiment prendre de pause pour son fils. Alors que Mathieu Van der Poel s’est vite remis en route après sa lourde chute aux J.O., après une saison également intense entre les classiques, le Tour de France et cette fin de saison. Pas question donc de les voir enchaîner de suite sur les cyclo-cross. Il faudra certainement attendre décembre avant qu’ils reprennent tous deux la compétition, et songent à préparer 2022.

Résultats de la 118e édition masculine de Paris-Roubaix (Compiègne > Roubaix, 257.7 km) :

  1. Sonny Colbrelli (Ita, Bahrain-Victorious) en 6h01:57
  2. Florian Vermeersch (BEL, Lotto-Soudal)
  3. Mathieu Van der Poel (P-B, Alpecin-Fenix)
  4. Gianni Moscon (Ita, INEOS Grenadiers) à 0:44
  5. Yves Lampaert (BEL, Deceuninck-Quick Step) à 1:16
  6. Christophe Laporte (Fra, Cofidis, Solutions Crédits)
  7. Wout van Aert (BEL, Team Jumbo-Visma)
  8. Tom Van Asbroeck (BEL, Israel Start-up Nation)
  9. Guillaume Boivin (Can, Israel Start-up Nation)
  10. Heinrich Haussler (Aus, Bahrain-Victorious)

Photos : ASO/Pauline Ballet

Pin It on Pinterest