Milan-Sanremo : Wout van Aert s’offre un premier monument en favori

À peine vainqueur du Strade Bianche samedi dernier et troisième de Milan-Turin jeudi, Wout van Aert (Jumbo-Visma) a poursuivi sa semaine fantastique en réalisant un exploit pour un coureur belge contemporain : remporter Milan-Sanremo. Il a triomphé au sprint face à Julian Alaphilippe (Deceuninck-Quick Step) dans un duel haletant de puncheurs.

Milan-Sanremo a ceci de particulier : il offre souvent les dix derniers kilomètres les plus haletants de la saison. L’enchaînement du Poggio et de sa descente sinueuse, avant 2 500 mètres de plat jusqu’à la longue et large arrivée de la Via Roma : ce tracé a offert ces quatre dernières années un scénario surprenant. L’époque des sprints massifs est-elle terminée ? On en reparlera en mars prochain, lorsque la Classicissima retrouvera sa place en début de saison, loin des hautes températures estivales. Mais les conditions particulières de cette édition 2020 ont certainement permis d’animer encore plus ce final. Organisée en août, l’épreuve a subi des températures de plus de 30 degrés qui ont visiblement affecté plusieurs sprinters, à l’agonie dès la Cipressa. Suite à l’épidémie de Covid-19, l’organisation a également dû modifier le parcours traditionnel à deux semaines de la date prévue suite à une décision de maires de villes de la côte ligurienne de ne pas accueillir Milan-Sanremo pour éviter une augmentation des contaminations dans la région. La course a donc évité une bonne partie de la côte pour rester dans les terres et proposer deux longs cols (peu pentus) dans les 150 derniers kilomètres. Ces ascensions supplémentaires et les descentes techniques qui ont suivi en direction de la Ligure ont également eu des conséquences sur le scénario de la course. L’organisation a d’ailleurs expliqué, également sous forme de coup de pression envers les maires récalcitrants de cette année, que le parcours pourrait perdurer en 2021.

Alaphilippe répète sur le Poggio

Ces changements de parcours et de date, tout comme la décision de RCS Sport de n’autoriser que six coureurs par équipe, limitant le contrôle du peloton dans le final, ont clairement bouleversé les tactiques et la condition physique de chacun. Les Trek-Segafredo, Circus-Wanty Gobert et Bora-Hansgrohe ont montré leur esprit offensif dans la Cipressa et le Poggio, mais aucun favori n’osait vraiment sortir dans de telles conditions. Il fallait attendre le dernier kilomètre du Poggio pour découvrir un maillot blanc et bleu sortir en puissance : pour la troisième fois de sa carrière, Julian Alaphilippe (Deceuninck-Quick Step) tentait une sortie en force sur la dernière côte de la Classicissima, et parvenait même à atteindre en solitaire la célèbre cabine téléphonique annonçant la descente finale. Avec trois secondes d’avance à peine sur Wout van Aert (Jumbo-Visma), dans la roue d’Alaphilippe avant de lâcher du lest. « Il a quand même réussi à m’accompagner un long moment, et j’ai vu rapidement que je ne pouvais pas faire la différence », confirme Alaphilippe après la classique italienne. « Dans la descente, je sentais que j’avais passé la limite. C’était plus sympa d’attendre Van Aert ».

Seul face à la flamme rouge

Sympa et plus logique : Alaphilippe enchaînait les erreurs de trajectoire dans la descente dangereuse du Poggio et préférait certainement terminer l’épreuve seul face à Wout van Aert, que face à une dizaine d’autres coureurs dont des sprinters réputés plus rapides comme Michael Matthews (Sunweb) ou Arnaud Démare (Groupama-FDJ). « Il fallait tenir, tenir, tenir, c’est ce que j’avais en tête. Je devais combler un petit écart avec Alaphilippe, mais je voyais aussi que je n’avais personne derrière moi, donc je devais poursuivre mon effort. Julian a très bien joué le coup et m’a permis d’être bien à l’avant », expose Wout van Aert. Les deux hommes se relayaient doucement, mais avec des comportements bien différents : Van Aert regardait bien devant lui, tandis qu’Alaphilippe se retournait souvent pour voir si le peloton revenait à moins de cinq secondes du duo de tête. « Julian m’a laissé en tête dans le dernier kilomètre. C’était difficile car je devais maintenir le tempo, juste assez pour rester en tête face au peloton », confie après coup Van Aert. « J’ai essayé un coup dans le dernier kilomètre. J’ai arrêté de rouler, je voulais sortir le plus beau sprint possible mais je savais que cela allait être compliqué », répond Alaphilippe. « Julian était dans ma roue pour le sprint final, mais je n’étais pas sûr si j’allais être assez fort ».

Une première belge depuis 1999

Wout van Aert n’avait finalement pas à douter. Le coureur belge partait avec un léger retard face au vainqueur sortant de la Classicissima mais parvenait à débouler en puissance pour s’imposer avec près d’une roue d’avance sur son concurrent français. En une semaine, le leader de Jumbo-Visma s’offre le Strade Bianche et Milan-Sanremo, une première pour un coureur belge la même année. Et une première victoire belge sur la classique ligurienne depuis 1999 et un certain Andreï Tchmil. « Je suis heureux d’avoir été au bon endroit, au bon moment, même s’il était difficile de garder des forces pour le sprint », commente encore Van Aert avant de grimper sur le podium pour entonner la Brabançonne. « Je n’ai pas de mots pour décrire cette sensation de bonheur. Une telle course, c’est juste magnifique. J’ai besoin d’un peu de temps pour réaliser ». Du temps qu’il mettra à profit pour préparer au mieux le prochain Tour de France, où il jouera le rôle… d’équipier pour l’équipe particulièrement imposante présentée par Jumbo-Visma, avec Primoz Roglic, Steven Kruijswijk, George Bennett, Sepp Kuss, Tom Dumoulin et Tony Martin. Excusez du peu…

Taille patron

Cette victoire de Wout van Aert confirme tout le talent d’un coureur attendu sur les plus grandes classiques depuis ses 23 ans. Le coureur belge a sublimé tout le monde par son retour au plus haut niveau après sa lourde chute sur le Tour de France 2019, il démontre désormais qu’il est aussi fort, voire encore plus, que ses plus jeunes années. Il a désormais l’expérience d’un leader, prêt à affronter un statut de favori comme sur ce Milan-Sanremo. La preuve avec sa remontée du peloton dans les 15 derniers kilomètres, passant de la dernière place du peloton aux premières loges au pied du Poggio, en quelques minutes. Ou encore son calme dans le final, réglant son rythme sur ses capacités que sur celui d’Alaphilippe au sommet du Poggio, avant de tenir le tempo face au peloton, sans montrer de signes de stress. Wout van Aert prend la taille patron, il devrait la retrouver en octobre, à l’aube des prochaines classiques flandriennes.

Photo : RCS Sport/La Presse/D’Alberto-Ferrari-Alpozzi

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