Championnats du monde sur route – Yorkshire : Pedersen, champion du monde à l’usure face à des Belges frileux

Le froid, la pluie, le vent… Rien n’a été épargné aux 195 coureurs qui ont pris le départ ce dimanche de la course sur route masculine des championnats du monde. Le Yorkshire a dévoilé son décor le plus gris pour accueillir les candidats au maillot le plus désiré du peloton. L’arc-en-ciel a finalement souri à un coureur qui a osé défier les éléments ainsi que les pronostics. Même s’il était loin d’être un candidat au maillot irisé, le Danois Mads Pedersen (Trek-Segafredo) a frappé fort à seulement 23 ans, détrônant Matteo Trentin (Mitchelton-Scott) mais aussi et surtout tous les puncheurs annoncés au rendez-vous britannique. Les conditions en ont décidé autrement…

Un jour en enfer

Si, la veille, Annemiek van Vleuten avait pu conquérir son premier titre de championne du monde dans des conditions clémentes, la pluie était bien annoncée de retour ce dimanche pour la course en ligne masculine de ces championnats du monde. Elle était même plus virulente que durant tout le reste de la semaine, contraignant la direction de course à bouleverser le parcours prévu. Deux heures avant le départ de Leeds, l’Union Cycliste Internationale (UCI) annonçait l’amputation de près de 25 kilomètres de course et de deux des côtes les plus importantes du tracé. La faute à des inondations importantes dans la région. Les coureurs devaient également démarrer avec près d’une demi-heure de retard, le temps pour les commissaires de s’assurer que le reste du parcours n’est pas sous eau. Les 195 coureurs au départ de cette course si particulière s’attendaient donc à une très longue journée : plus de 6 heures sous une pluie ininterrompue et avec un mercure ne dépassant pas les 12 degrés. Même pour une sortie du dimanche, on ne sortirait pas le cuissard…

Cette décision d’écouter le tracé ne faisait évidemment pas le bonheur de certains coureurs, qui avaient certainement prévu de durcir la course sur ces côtes où Van Vleuten avait construit son titre mondial la veille. L’idée de retarder le départ sans que le peloton en soit avisé au mieux la veille alimentait également les discussions dans le peloton, notamment du côté de Greg Van Avermaet (CCC).

Crevaisons étaient ainsi monnaie courante durant cette journée très humide. Avec même quelques passages par des gués formés par les averses qui ne cessaient de couler les coureurs. Ces conditions entraînaient du coup une course d’usure plutôt qu’une course explosive. La tête de la course était réservée aux hommes les plus résistants, qu’importe leur niveau intrinsèque. C’est ainsi que le champion du monde Alejandro Valverde (Movistar) renonçait à moins de 100 kilomètres de l’arrivée, alors que le vainqueur de la Vuelta Primoz Roglic (Jumbo-Visma) le rejoignait dans les boxes un tour plus tard. De même pour Alexey Lutsenko (Astana), qui quittait la course à près de 60 bornes du but. La journée était littéralement un enfer pour bon nombre de concurrents.

Pedersen sacre l’audace

Cette course d’usure faisait notamment que les échappées étaient peu nombreuses à se construire. Personne ne parvenait vraiment à créer l’écart ou ne pouvait tout simplement attaquer sous une telle météo. La première réelle échappée émanait de l’Américain Lawson Craddock (EF Education First), sorti à plus de 60 km de l’arrivée avec le Suisse Stefan Küng (Groupama-FDJ). Les deux hommes étaient ensuite repris par les costauds Mads Pedersen (Trek-Segafredo) et Gianni Moscon (Team INEOS), après une sortie dans la seule véritable côte de la journée, la montée d’Oak Beck. Craddock lâchait prise tandis que Mathieu van der Poel (Corendon-Circus) et Matteo Trentin (Mitchelton-Scott) affichaient leurs ambitions à trois tours du but pour revenir sur le groupe de tête.

« Le plan était que je me place en tête avant la finale pour que Michael Valgren ou Jakob Fuglsang puissent ensuite revenir sur moi », explique Mads Pedersen, souvent à la limite dans les côtes. « Mais ils n’ont pas suivi Van der Poel et Trentin. Ensuite, c’était juste de la survie, de la survie, de la survie et la préparation du sprint ». Mais le Danois de 23 ans n’était pas au bout de ses surprises. Van der Poel lâchait prise à 12 kilomètres de l’arrivée sur un coup de fringale, alors que Moscon était ensuite distancé dans la côte d’Oak Beck, sur une accélération de Küng qui faisait presque craquer Pedersen. Mais ils étaient finalement trois dans la ligne droite finale pour se disputer le maillot irisé. « À 3 kilomètres du but, je me suis dit que cela allait être compliqué car Trentin roulait fort. Je savais que je devais encore tenir pour obtenir au moins une médaille », ajoute Pedersen.

Et pourtant, alors que Trentin lançait à près de 200 mètres de l’arrivée, Pedersen déboîtait l’Italien pour le devancer en puissance sur la ligne. Il devient ainsi le premier champion du monde danois de l’histoire ! « Je ne peux y croire », lâchait-il après avoir explosé de joie avec tout le staff danois. « Parfois, je n’ai pas confiance en mon sprint. Mais aujourd’hui, j’ai délibérément décidé d’attendre. J’espérais que toute la douleur accumulée disparaîtrait si je voyais la ligne d’arrivée. J’espérais pouvoir réaliser un bon sprint. Après 6 heures et demie sur le vélo, tout le monde est à limite, donc tout est possible dans un tel sprint ». Et finalement, le titre mondial était au bout de cette course surprenante jusqu’au bout. « Trentin m’aurait sûrement battu 10 fois sur 10 sprints, mais aujourd’hui il était aussi à la limite. J’ai donc bien fait d’attendre », sourit Pedersen, qui décroche ce maillot arc-en-ciel une semaine après un solo d’une dizaine de kilomètres sous la pluie lors du GP d’Isbergues. Mais aussi six ans après une médaille d’argent sur le championnat du monde junior derrière un certain… Van der Poel. Le costaud Danois signe la plus belle victoire de sa carrière grâce à un coup d’audace, ce qui a manqué à bon nombre de favoris ce dimanche.

Van der Poel, humain après tout

Les conditions étaient horribles pour les coureurs, qu’importe leur résistance. Et cela s’est vu tout au long de la course. Au fil des 261 kilomètres entre Leeds et Harrogate, les engagés ont quitté le peloton un à un, fatigués, frigorifiés, épuisés. Et à 12 kilomètres du but, Mathieu van der Poel a été l’un de ceux-là. Le Néerlandais, grandissime favori sur ces routes, était dans le groupe de tête quand il a littéralement explosé. D’un coup, le champion du monde de cyclo-cross ne pouvait plus presser sur les pédales. « Je ne m’en suis même pas rendu compte. Mais vous pouvez vous du coup vous dire à quel point cette course était difficile. Aujourd’hui, c’est comme si vous vous promeniez à l’extérieur, en t-shirt, en plein hiver », raconte Matteo Trentin, deuxième de ce championnat du monde.

Et cela a frappé Van der Poel en plein visage. Le Néerlandais a finalement terminé à plus de 10 minutes, lâché par tous les groupes pour conclure ce premier championnat du monde sur route en solitaire. « Je me sentais plutôt bien et puis d’un coup, ça ne marchait plus », a confié Van der Poel à l’antenne de la VRT. « Soudain, j’étais vide. Je n’ai pas d’explication. Je n’étais juste pas assez bon. Je pense évidemment que la météo y est pour quelque chose. Il faisait très froid et la course était usante. Je crois que j’ai assez mangé et bu mais je ne pouvais plus donner un seul coup de pédale », affirme encore le leader batave. « J’ai juste continué jusqu’à l’arrivée car je voulais terminer mon premier championnat du monde« . Van der Poel termine finalement 43e sur 46 coureurs classés au terme de ce terrible Mondial.

Gilbert lâche son rêve, les Belges à la dérive

Bien entendu, de nombreux favoris peuvent être déçus ce dimanche après un championnat du monde aussi difficile. Le Français Julian Alaphilippe (Deceuninck-Quick Step) n’a pu suivre les meilleurs, pas plus que le Slovaque Peter Sagan (Bora-Hansgrohe) ou l’Australien Michael Matthews (Sunweb). Mais la plus grande déception est certainement dans le clan belge. La journée avait déjà mal débuté avec l’abandon de Philippe Gilbert (Deceuninck-Quick Step) suite à une chute avant le premier passage sur la ligne d’arrivée, à près de 125 kilomètres de l’arrivée. L’ancien champion du monde espérait revenir grâce à l’appui d’un Remco Evenepoel (Deceuninck-Quick Step) en verve. La grimace sur le visage de Gilbert confirmait pourtant que le Remoucastrien n’irait pas bien loin. « Je n’ai pas compris la chute. je ne sais pas ce qui s’est passé, je n’ai pas touché de roue, cela venait peut-être de mon vélo », explique Gilbert au micro de la RTBF. « On n’était pas loin du peloton avec Remco et Bob Jungels mais à chaque fois, il y avait des grappes de coureurs et c’était impossible de rentrer. (…) J’ai vu qu’on plafonnait, ça ne servait à rien de s’éterniser. Les choses étaient claires : c’était impossible de rentrer. (…) Devoir abandonner sur une chute aussi bête, c’est dur à accepter », lançait encore Gilbert après avoir séché les larmes qui ont coulé après son arrêt.

Remco Evenepoel était tout aussi déçu de ne pas avoir pu emmener son leader jusqu’au peloton. Mais la course en a décidé autrement. « On a tout essayé pour revenir. Mais malheureusement, c’était trop difficile, il y avait trop de barrages », explique le jeune coureur de 19 ans au micro de la RTBF. « Je sentais un peu qu’il voulait lâcher, mais je lui ai dit qu’on devait essayer et après, même si on n’y arrive pas, on ne pourra pas nous le reprocher. (…) J’avais dit que je n’étais pas là pour gagner, mais pour aider l’équipe ».  Au micro de la VRT, Evenepoel a expliqué que le plan était pour lui d’attaquer au sixième ou septième des neuf tours de circuit autour de Harrogate. Mais le plan est vite tombé à l’eau. Surtout que dans le même temps, alors qu’Evenepoel et Gilbert tentaient de revenir, Tim Declercq (Deceuninck-Quick Step) accélérait dans la côte d’Oak Beck sans autre explication. L’équipe belge perdait ainsi un troisième allié important à près de 100 kilomètres de l’arrivée. Et sans être passée une seule fois à l’attaque.

Car Rik Verbrugghe, sélectionneur de l’équipe belge, avait annoncé que le groupe devait dynamiter la course, à la manière des Deceuninck-Quick Step. Tout au long de la journée, les Belges ont pourtant roulé à contre-courant. Toujours en poursuite, jamais dans l’offensive. Quand Pedersen est sorti, ou même quand Van der Poel et Trentin ont attaqué, Greg Van Avermaet (CCC), Tim Wellens (Lotto-Soudal) ou Dylan Teuns (Bahrain-Merida) étaient trop loin pour réagir à temps. Wellens et Teuns se sont ensuite mis à plat ventre, tout comme Oliver Naesen (Ag2r-La Mondiale) mais cela n’a mené à rien, si ce n’est une anonyme huitième place de Van Avermaet à Harrogate. « Il faisait très froid ici, ce ne sont pas mes conditions météo préférées. (…) Je n’étais pas certain de pouvoir suivre Van der Poel et Trentin, c’était une course très difficile », explique le champion olympique au micro de la VRT.

Le sélectionneur Rik Verbrugghe affichait une aussi grande déception à l’arrivée. « Ce n’était pas suffisant », dit-il. « Les gars n’ont pas pu réagir à un moment crucial de la course », ajoute-t-il. « Une hiérarchie avait été mise en place et si quelqu’un disparaît de la hiérarchie, les autres doivent réagir. Nous avons commencé avec deux leaders, et d’un coup il n’en y en avait plus qu’un seul. Je ne pense pas que nous étions assez forts pour l’emporter aujourd’hui. (…) Je pense qu’ils ont fait ce qu’ils avaient à faire », défend encore Rik Verbrugghe, qui quitte le Yorkshire avec un sentiment mitigé. Car l’an prochain, c’est un tracé pour grimpeurs qui s’annonce en Suisse. Et les Belges n’auront pas autant de chances de l’emporter qu’à Harrogate…

Résultats de la course masculine des championnats du monde de cyclisme sur route au Yorkshire (Leeds > Harrogate, 261.8 km) :

Photo : Welcome to Yorkshire/Yorkshire 2019/SWPix.com/Alex Broadway

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