Tour de France : une édition explosive, un final tragique

Sous le coucher de soleil enrobant l’avenue des Champs-Elysées d’une teinte orangée, la 106e édition du Tour de France s’est clôturée ce dimanche soir avec la victoire finale, la première pour un cycliste colombien, d’Egan Bernal (INEOS). L’apothéose d’une épreuve exceptionnelle, bien loin des scenarii cadenassés de ces dernières années. Grâce à des coureurs qui ont décidé de bousculer la course hors des sentiers battus et en raison d’une équipe INEOS moins en verve qu’à l’accoutumée. Et si une nouvelle ère s’ouvrait sur le Tour ? Pas si sûr.

Egan Bernal, le meilleur grimpeur… par défaut ?

La première victoire colombienne au général du Tour de France est donc un fait : à 22 ans, Egan Bernal devient le premier coureur de son pays à ramener le maillot jaune à Paris, après une longue série de compatriotes qui ont enchaîné les journées en jaune sans parvenir à tenir la distance depuis 2003 (et un certain Victor Hugo Peña). Bernal est également le plus jeune coureur à gagner le Tour de France en 110 ans et le troisième plus jeune cycliste à triompher sur cette épreuve. Une confirmation du talent précoce de ce grimpeur, déjà engagé à l’âge de 18 ans chez Androni Giocattoli avant de signer l’an dernier chez Sky, pour un contrat de cinq saisons, chose rare dans le peloton, surtout pour un coureur si jeune.

Pourtant, au regard du scénario de ces trois semaines de course, ce maillot jaune peut avoir un goût de trop peu pour les amateurs de spectacle. Car Bernal a finalement eu besoin de deux attaques pour sceller sa victoire à Paris. À Valloire puis vers Tignes, le Colombien a repris ce qu’il lui manquait sur Julian Alaphilippe pour s’offrir la tête du classement général. Son sacre a ensuite été scellé par l’arrêt de la 19e étape en raison des éboulements sur le parcours, puis par la réduction de la 20e étape à une course de côte vers Val Thorens. Bernal n’a eu qu’à surveiller ses rivaux pour assurer sa première victoire. Le grimpeur du Team INEOS était clairement le meilleur grimpeur de ce Tour, malgré quelques doutes sur les Pyrénées, et semble finalement le vainqueur « par défaut » de ce Tour. Suite notamment à la fatigue accumulée par Julian Alaphilippe durant ses deux semaines en jaune, et à la blessure musculaire de Thibaut Pinot qui l’a contraint à l’abandon sur la 19e étape. On ne saura évidemment jamais si Pinot avait les jambes pour suivre Bernal sur les deux dernières étapes de montagne de ce Tour, mais au vu de ses performances dans les Pyrénées, le Français apparaissait comme l’adversaire numéro 1 pour les représentants d’INEOS.

Alors que derrière, les adversaires de la formation britannique sont apparus très timides. Malgré tout le travail abattu en tête par George Bennett et Laurens De Plus, Steven Kruijswijk (Jumbo-Visma) est resté très longtemps tapi dans les roues, attendant finalement que ses rivaux attaquent avant de tenter sa chance. Alors qu’il n’avait que 12 secondes de retard sur Geraint Thomas (INEOS) avant la dernière étape de montagne, Kruijswijk n’a même pas esquissé l’envie de tenter sa chance pour récupérer la deuxième place finale. Il était déjà heureux de déloger Julian Alaphilippe du podium pour s’y installer. Emanuel Buchmann (Bora-Hansgrohe) semblait déjà heureux d’intégrer le Top 5 et n’a pas non plus cherché l’offensive dans les cols. Les Movistar ont eux tenté de bousculer les éléments avec Nairo Quintana, Mikel Landa et Alejandro Valverde. Mais les trois ont chacun connu un jour sans qui leur a finalement coûté une meilleure place au classement général.

Julian Alaphilippe, un héros est né

Les termes peuvent sembler exagérés pour un coureur qui entamait le Tour de France avec la position de N.1 mondial et avait déjà Milan-Sanremo et la Flèche Wallonne à son palmarès cette saison. Julian Alaphilippe a conquis le cœur d’un public français encore plus nombreux sur ce Tour de France. D’abord grâce à son succès de puncheur sur les routes d’Epernay, ensuite pour sa pugnacité afin de récupérer sa tunique jaune à Giulia Ciccone. Puis pour son combat de tous les jours pour conserver ce maillot si spécial. Avec des coups d’éclat exceptionnel, comme ce coup de bordure réussi avec son équipe Deceuninck-Quick Step à Albi, ce contre-la-montre exceptionnel autour de Pau (soit la première victoire française en jaune sur un chrono depuis Laurent Fignon en 1989), puis ce pied-de-nez aux favoris dans le Tourmalet.

« Loulou » a finalement craqué dans les Alpes, presque comme attendu au vu des efforts réalisés tout au long de ces trois semaines, avec une équipe qui n’était pourtant pas programmée pour défendre un maillot jaune aussi longtemps. Il a bénéficié d’un appui exceptionnel de la plupart de ses équipiers, malgré la méforme d’Enric Mas, le grimpeur espagnol qui aurait pu l’appuyer s’il avait affiché la même condition que sur la dernière Vuelta. Alaphilippe peut être fier de ce qu’il a réalisé. Et même s’il n’est pas encore prêt à devenir un leader pour les Grands Tours, il a confirmé qu’il était bien plus qu’un coureur complet. Il est de la trempe des champions, capables de se surpasser au-delà de ses qualités intrinsèques. Et qu’importe les doutes, regardez son palmarès : puncheur, rouleur, grimpeur, Alaphilippe avait déjà confirmé qu’il pouvait tout faire depuis quatre saisons.

Des Belges combatifs jusqu’au bout

Cela n’était plus arrivé depuis près de vingt ans : trois victoires d’étapes belges sur un Tour de France. Et avec trois vainqueurs différents, c’est encore plus impressionnant. Cela a commencé sur la première étape de montagne, menant au sommet de la Planche des Belles Filles. Sur les chemins de terre à plus de 18%, Dylan Teuns (Bahrain-Merida) a décroché le plus beau succès de sa carrière, avec une attaque cinglante. Thomas De Gendt (Lotto-Soudal) a ensuite réalisé l’une des échappées au long cours dont il a secret pour s’imposer à Saint-Etienne. Avant que Wout van Aert (Jumbo-Visma) s’offre sa toute première victoire sur un Grand Tour, au sprint s’il vous plaît, du côté d’Albi.

En une semaine, les Belges ont fait vibrer, et réussi à faire taire les commentaires selon lesquels les attaques ne suffisent pas. Et cela ne s’est pas arrêté là. Tim Wellens a tenu le maillot à pois durant plus de quinze jours et failli obtenir le classement de la montagne. Le coureur limbourgeois, certes puncheur mais pas encore grimpeur, a pioché dans les étapes rapportant le plus de points. C’est cela qui lui a coûté cette tunique à pois désormais portée par Romain Bardet (Ag2r-La Mondiale), qui lui a concentré sa victoire dans ce classement de la montagne sur… une étape. Et puis, il y a eu toutes ces offensives de Thomas De Gendt, Tim Wellens, Xandro Meurisse (tout de même 21e du général !), Greg Van Avermaet, Kevin Van Melsen et bien d’autres. Les Belges ont fait honneur à leur tempérament d’attaquants.

Les sprinters ont aussi fait le show

Personne n’aurait parié sur une victoire de Mike Teunissen (Jumbo-Visma) dès la première étape de ce Tour de France. Et personne n’aurait imaginé une telle bagarre entre sprinters tout au long de ces trois semaines de course. Dylan Groenewegen (Jumbo-Visma), Elia Viviani (Deceunink-Quick Step), Caleb Ewan (Lotto-Soudal, trois fois) et Peter Sagan (Bora-Hansgrohe), ont chacun remporté une étape et réussi finalement leur Tour.

Même la lutte pour le maillot vert a été plus intéressante qu’à l’accoutumée malgré Peter Sagan qui a porté cette tunique sur trois semaines quasiment. Le Slovaque a dû attendre la 20e étape pour sceller mathématiquement sa septième victoire au classement par points, et a surtout obtenu son succès grâce aux sprints intermédiaires en montagne. Car derrière, Viviani et Ewan, voire même Sonny Colbrelli (Bahrain-Merida) étaient prêts à prendre les points pour perturber les plans de Sagan. Le triple champion du monde reste toutefois solide et mérite ce nouveau succès en vert.

Photos : ASO/Alex Broadway, Pauline Ballet et Thomas Maheux

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