Paris-Roubaix : Philippe Gilbert, un monument sur les pavés

Parti à plus de soixante kilomètres de l’arrivée avec Nils Politt (Katusha-Alpecin). Reparti à moins de quinze bornes du vélodrome, toujours avec Politt. Et vainqueur au sprint sur le plus beau site d’arrivée de l’année devant Politt, encore une fois. Philippe Gilbert (Deceuninck-Quick Step) a été brillant de bout en bout pour remporter son premier Paris-Roubaix, et surtout son quatrième monument après le Tour de Lombardie, Liège-Bastogne-Liège et le Tour des Flandres. Le tout à 36 ans.

La légende met du temps à s’écrire. Elle demande une certaine idée de la patience, même quand les coureurs filent à plus de 45 km/h sur les routes de la victoire. Cette sagesse doit s’appliquer sur chaque course, pour éviter de trop donner, trop vite, mais aussi tout au long d’une carrière. Sur quinze ans ou plus, même si les plus belles saisons se comptent logiquement sur les doigts d’une main, des choix doivent être faits, au risque de cramer ses cartouches. « Peut-être qu’avec mes qualités de puncheur, je pouvais gagner une 5e Amstel Gold Race ou un 2e Liège-Bastogne-Liège. Mais je me suis posé la question : est-ce que je veux ça ou gagner d’autres courses ? », explique ainsi Philippe Gilbert (Deceuninck-Quick Step), profil-type du coureur qui sait se remettre en question au fil des classiques pour conserver des objectifs clairs, afin de remplir un palmarès déjà bondé de victoires de prestige. Sur ce Paris-Roubaix sur lequel les favoris se comptaient à la quinzaine, l’ancien champion du monde n’arborait pas les cinq étoiles accordés par la presse aux coureurs les plus surveillés. Mais au fil de l’épreuve, il a fait grimper sa cote à mesure qu’il caressait les pédales pour survoler les secteurs de cette Reine des classiques.

Politt, l’éternel compagnon

Après une tentative manquée en 2018 en raison d’un manque de ravitaillement à près de soixante bornes du but, c’est sur ces mêmes passages qui lui avaient coûté la victoire l’an dernier que Philippe Gilbert renouvelait son ambition sur Paris-Roubaix, avec une attaque bien suivie par les Allemands Nils Politt (Katusha-Alpecin) et Rüdiger Selig (Bora-Hansgrohe). Une énième offensive, pouvaient se dire les commentateurs désabusés de ne voir aucun attaquant s’offrir un avantage de plus d’une minute sur ce Paris-Roubaix particulièrement rapide malgré le vent qui repoussait le peloton dans ses retranchements. « Dans les 70 derniers kilomètres, on a créé un beau duo avec Politt. L’an dernier, on était déjà parti ensemble après la Trouée d’Arenberg. Et je me suis retrouvé plusieurs fois dans une échappée avec lui cette saison. C’est un coureur généreux et je savais que c’était un avantage d’être avec lui », ajoute Gilbert, qui lâchait finalement Selig entre Orchies et Mons-en-Pévèle, alors que Peter Sagan (Bora-Hansgrohe), Sep Vanmarcke (EF Education First), Yves Lampaert (Deceuninck-Quick Step) et Wout van Aert (Jumbo-Visma) créaient avec Gilbert et Politt l’échappée de favoris qui pouvait déjà rêver du vélodrome.

« Attendre Camphin »

« On n’a pas vraiment eu le temps de parler (avec Philippe). Chacun a essayé de faire son travail, chacun a roulé. On savait qu’on devait attendre jusqu’à Camphin-en-Pévèle et le Carrefour de l’Arbre, et le plus fort allait survivre », explique Yves Lampaert, qui assurait les relais comme ses cinq compagnons d’échappée, sans s’inquiéter des efforts à fournir pour atteindre Roubaix. Tout le monde était à bloc et à l’aube du secteur 6, voici que Gilbert attaquait ses rivaux et filait en douce avec Sagan et Politt. Pendant que Lampaert faisait exploser Van Aert, cramé après avoir dû revenir seul sur le peloton suite à un problème de dérailleur, une crevaison et une chute. La tactique collective de Deceuninck-Quick Step pouvait alors être remise en question : pourquoi le champion de Belgique était-il en train de rouler sur son équipier pour ramener Vanmarcke en prime dans sa roue ? Finalement, dans le Carrefour de l’Arbre, le coureur noir-jaune-rouge jouait son rôle d’équipier et usait les favoris avant de voir Gilbert filer en force sur le mythique carrefour. Puis dans le secteur de Gruson, où seul Politt pouvait le suivre.

« On a tapé dedans »

« Sagan est difficile à lire », confie Gilbert à propos du champion slovaque qui semblait le plus à l’aise dans sa roue avant de lâcher prise sur le secteur 3, réputé plus aisé que le précédent. « On ne voit pas ses sentiments, ni dans sa façon de pédaler, ni sur son visage. Il faut oser le pousser à bout et beaucoup n’osent pas. Quand on a un certain palmarès, on impressionne toujours, et quand on a une certaine aisance sur le vélo, encore plus. J’ai osé et cela a fait la différence. On a tapé dedans, on a été très vite et ce n’est que comme ça qu’on peut faire plier un coureur. Ma tactique n’était pas tournée seulement autour de Sagan, je voulais juste partir seul, et finalement partir avec Politt, c’était super. On a fait la majorité du final de Paris-Roubaix ensemble », confie le Remoucastrien, parti vers le vélodrome avec la confiance à bloc. « Philippe n’est pas aussi explosif que par le passé, mais ce n’est pas nécessaire dans une telle course. Ici, la force et la persévérance sont importantes, et il a fait tout son possible pour parvenir à la victoire. Je n’ai jamais douté de lui », ajoute Patrick Lefevere, manager de Deceuninck-Quick Step.

L’émotion du sprint

Car Gilbert avait encore le cran de rester dans la roue de Politt et de garder confiance en son sprint, pour jouer la victoire à deux sur le vélodrome de Roubaix, alors que son équipier Lampaert revenait irrésistiblement après avoir lâché Sagan et Vanmarcke, ce dernier en raison d’une roue cassée. L’Enfer du Nord se jouait donc à deux. Et sans grande surprise au vu des qualités intrinsèques des garçons en course, Philippe Gilbert remportait à 36 ans son premier Paris-Roubaix, avec un cri de joie rarement tonné de telle manière. « Une victoire aussi forte en émotion, c’est la première fois », confie Philippe Gilbert, après avoir soulevé son premier pavé sur le podium enflammé du vélodrome. « Je m’étais mis beaucoup de pression après la grosse déception de dimanche passé (NDLR : abandon sur le Tour des Flandres, malade). Je savais que cela allait arriver aujourd’hui, j’étais convaincu de mes chances. Mais gagner au sprint, cela reste une explosion de joie car c’est seulement en passant la ligne qu’on peut exulter. D’habitude, je gagne plutôt seul ce genre de course, et on a le temps de préparer, l’émotion est différente. Mais là, à 100 mètres de l’arrivée, je n’étais pas sûr de gagner. Je pense que c’est à l’arrivée que j’ai réalisé que j’avais bien fait de rejoindre l’équipe de Patrick Lefevere ».

La 700e victoire de Quick Step

Si Philippe Gilbert était clairement au-dessus du lot sur ces routes, il devait évidemment apporter du crédit à ses équipiers et cette formation Deceuninck-Quick Step qui lui a permis de remporter le Tour des Flandres en 2017 et Paris-Roubaix, ce dimanche. « À la base, je suis quelqu’un qui a des qualités de puncheur, plus adéquates pour les Ardennaises et la Lombardie. C’est pour ça que j’en ai profité dans la première partie de ma carrière », explique-t-il. « J’ai fait ensuite le choix ou le pari un peu osé de travailler un peu différemment, déjà en osant aller dans l’équipe de Patrick Lefevere. J’ai mis toutes les chances de mon côté pour réussir ce pari un peu osé. La première année, je gagnais déjà le Ronde puis la troisième année, je gagne Paris-Roubaix. Ça veut dire que j’avais raison d’y croire. On a besoin de challenges excitants dans la vie. Et dans le sport, tout est possible. » 

Un challenge que son jeune comparse de 25 ans Florian Sénéchal a vécu en équipier-modèle après avoir bloqué au maximum la poursuite derrière ses deux équipiers. « C’est énorme de la part de Philippe. Il avait le moral à zéro la semaine dernière, il s’est même excusé parce que j’étais remplaçant et il avait pris ma place », exulte le Français. « Il avait la rage de bien faire, et il a bien couru, je pense. Intelligemment en tout cas. Il en rêvait de cette course. C’est incroyable tous les monuments qu’il a gagnés ». Alors qu’Yves Lampaert saluait les qualités de son équipier wallon, après l’avoir félicité dès le dépôt de son vélo sur la pelouse du vélodrome. « Phil est un grand exemple pour moi, il a un palmarès phénoménal et c’est un grand champion, pas seulement dans les résultats mais aussi en tant qu’équipier. Il est très fort et un vrai bon garçon », relance celui qui termine troisième, en solo, derrière Politt. Gilbert s’amuse d’ailleurs de cette force collective : « Pour l’anecdote, c’est la 700e victoire de l’équipe. À une centaine de coureurs, on a battu Eddy Merckx ensemble (rires). C’est énorme pour cette équipe, on sait se sacrifier les unes pour les autres. »

« Gagner des nouvelles courses »

Cassé par les efforts du jour (« J’ai mal au dos depuis que j’ai quitté mon vélo »), Philippe Gilbert ne veut toutefois pas se voir dans un avenir trop lointain, préférant prendre le temps de développer ses objectifs, d’appréhender les courses qui le font rêver sans pression. « Je veux gagner des nouvelles courses, c’est ce que j’ai fait sur le Tour des Flandres et maintenant Paris-Roubaix. Mais cela demande du temps. L’an dernier, sur Paris-Roubaix, j’avais fait des erreurs en ne me nourrissant pas assez, mais même avec une 15e place, je me suis dit que c’était une bonne préparation. Et aujourd’hui, je savais exactement comment appréhender chaque secteur, chaque virage. C’est pour cela aussi qu’il faut de l’expérience dans le cyclisme, la connaissance de la course est importante. Et c’est la même chose sur l’Amstel, je sais exactement où partir, et cela fait toute la différence », confie-t-il. 

Premier coureur à remporter au moins quatre des cinq monuments du calendrier depuis Sean Kelly (en 1986, avec son premier succès à Milan-Sanremo), Philippe Gilbert peut évidemment être attendu sur la Primavera, l’an prochain, comme à son habitude. Et quand on lui demande s’il songe à une éventuelle médaille olympique, à Tokyo en 2020, il répond en soufflant : « Si le profil est réel, je regarderai les Jeux Olympiques 2020 à la télé. Qu’est-ce qu’il reste ? L’Amstel dans une semaine puis Liège-Bastogne-Liège dans deux semaines. Il ne faut pas regarder trop loin. Je vais commencer à me préparer pour les Ardennaises », précise l’ancien champion du monde, le regard déjà porté vers ses courses de cœur, celles qui lui ont déjà permis de passer le cap de champion. Désormais, il est tout proche de devenir une légende.

Résultats de la 117e édition de Paris-Roubaix (Compiègne > Roubaix, 257 km) :

Photo : ASO/Pauline Ballet

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