Tour des Flandres : l’Italie vibre grâce à Bastianelli et la surprise Bettiol

Ce n’est pas le drapeau au lion noir qui flottait à Audenarde ce dimanche après-midi mais bien le vert-blanc-rouge de l’Italie, grâce aux victoires sur le Tour des Flandres de la championne d’Europe Marta Bastianelli (Virtu Cycling) chez les dames, puis d’Alberto Bettiol (EF Education First), au nez et à la barbe de tous les favoris, chez les messieurs. Au terme de deux courses sans temps mort, qui ont souri aux cyclistes qui voulaient vraiment faire la différence sans faire attention à leurs rivaux.

Bettiol, une première remarquée

Le Tour des Flandres est une course particulière pour ses chemins étroits et sinueux, pour la tension qui grimpe à l’approche de chacune des 17 côtes à affronter tout au long des 260 kilomètres, pour le placement important en vue de chaque juge de paix. Une erreur peut vous envoyer au tapis ou vous laisser dans les dernières positions, coincé parmi les moins à l’aise avec les pavés ou les pentes abruptes. Demandez à Mathieu Van der Poel (Corendon-Circus). Pour son premier Tour des Flandres, propulsé en favori de l’épreuve-reine des classiques du Nord, le champion des Pays-Bas a goûté le bitume avant la deuxième montée du Vieux Quaremont et dû enlever quelques dents pour revenir au prix d’un gros effort à la sortie du Koppenberg, une quinzaine de kilomètres plus loin. C’est ce placement qui allait également déterminer les prochaines attaques décisives, au bout d’une course intense, quasiment sans coup d’arrêt. Le nombre de favoris annoncés allait finalement bousculer les habituelles offensives attendues sur ces routes flamandes.

Car avant la chute de Van der Poel, les attaques avaient déjà fait mal aux gamberges, dès le passage du célèbre Mur de Grammont. Le champion des Pays-Bas était dans le bon coup à la sortie du chemin des chapelles avec Greg Van Avermaet (CCC), Peter Sagan (Bora-Hansgrohe), Alejandro Valverde (Movistar). Déjà à ce moment de la course, les Deceuninck-Quick Step apparaissaient bien moins en verve qu’à l’accoutumée avec seulement Yves Lampaert et Bob Jungels dans ce bon coup qui se retrouvait annihilé par la seule volonté des Katusha-Alpecin et UAE Team Emirates dans le peloton de poursuivants. Les hommes en bleu ne devaient leur salut qu’au jeune Danois Kasper Asgreen, 23 ans et pro depuis un an tout juste. L’homme sautait dans l’échappée initiée par Stijn Vandenbergh (Ag2r-La Mondiale) et Sep Vanmarcke (EF Education First), et poursuivie grâce à l’appui de Dylan van Baarle (Sky). Alors que derrière Philippe Gilbert (Deceuninck-Quick Step) sautait dans la deuxième ascension du Vieux Quaremont, alors que Zdenek Stybar explosait le caisson dans le faux-plat menant vers la troisième montée du Vieux Quaremont, visiblement sans énergie pour poursuivre. Le « Wolfpack » avait du plomb dans l’aile et ne pouvait plus compter que sur Jungels et Lampaert, peu souvent dans les toutes premières positions sur les côtes les plus importantes de ce Tour des Flandres.

« Une sorte de Van Avermaet »

Le groupe le plus en vue était justement en rose. Pendant qu’Asgreen et Van Baarle filait vers les deux dernières côtes de la journée, Vanmarcke, lâché par la tête, se mettait à plat ventre avec son équipier Sebastian Langeveld. Objectif ? Revenir rapidement sur la tête de course afin de propulser leur équipier qui a le mieux passé les « bergs » jusqu’ici, l’Italien Alberto Bettiol. « C’est une sorte de Greg Van Avermaet. Un très bon rouleur, capable de sprinter, et qui ne ménage pas ses efforts. Il était déjà en super forme à la sortie de Tirreno-Adriatico (NDLR : il avait terminé 2e du contre-la-montre final, à 3 secondes de Victor Campenaerts), on savait qu’il montait en puissance. On était très content d’être autant à l’avant dans la finale », confie Vanmarcke à la VRT, lui qui avait joué les éclaireurs pour mettre en bonne position son équipier italien à l’approche de l’instant décisif de ce Ronde, l’enchaînement Vieux Quaremont-Paterberg. Et dans les pentes les plus rudes du Vieux Quaremont, Bettiol se plaçait en tête du peloton, débordait les hommes de tête et filait en solitaire vers le Paterberg, sans s’inquiéter de la course derrière lui. Personne ne parvenait à prendre la roue du Toscan de 25 ans, même pas Greg Van Avermaet (CCC) ou Wout van Aert (Jumbo-Visma), les plus à l’aise du groupe de poursuite sur ces pavés.

« Le plus fort est parti au bon moment »

« Bettiol est parti au bon moment. J’ai dû rouler à mon propre rythme, et je ne pouvais pas le suivre », explique à la VRT Greg Van Avermaet, qui n’a pu reprendre son ancien équipier chez BMC et qui en prime n’a pas pris l’avantage sur les autres favoris. Car dans la roue du champion olympique, Van Aert, Naesen, Valverde, Sagan et bien d’autres étaient encore présents. Et vu que personne n’avait vraiment d’équipier pour mener la poursuite derrière Bettiol, chacun se regardait en chien de faïence. « J’espérais pouvoir partir avec un petit groupe dans le Paterberg. Nous aurions peut-être pu le reprendre. Mais avec un groupe aussi nombreux, c’était très difficile », estime encore Van Avermaet, qui s’est fait déborder par Mathieu Van der Poel au sommet du Paterberg, avant de retrouver le champion des Pays-Bas avec tous les autres favoris à leur côté. « Personnellement, j’étais à la limite sur le dernier passage du Quaremont et sur le Paterberg. Et dans les poursuivants, il n’y avait pas d’organisation. Bref, le plus fort est parti au bon moment », ajoute à la VRT Wout van Aert, finalement 14e, après avoir pourtant montré qu’il était l’un des plus fringants ce dimanche.

« Les 14 km les plus longs de ma vie »

Personne ne prenait le contrôle de la poursuite derrière Bettiol, habitué aux contre-la-montre, lui qui fut champion d’Europe de la discipline chez les juniors. Les Deceuninck-Quick Step, à trois, ne se décidaient pas à s’organiser, tandis que les favoris s’attaquaient l’un et l’autre. Seuls Kristoff et Van Aert semblaient décider à mener la poursuite, sans que d’autres les rejoignent. La victoire était donc en vue pour Bettiol, qui bénéficiait en plus d’un vent de dos pour les derniers kilomètres. L’Italien de 25 ans pouvait ainsi prendre le temps de profiter de sa première victoire professionnelle, et sur un monument s’il vous plaît ! Il est également le premier coureur de la Botte à trouver le succès sur le Ronde depuis Alessandro Ballan, en 2007.

« Je n’arrive pas à le croire, je ne sais pas comment j’ai réussi ça », avouait, éberlué, Alberto Bettiol à l’arrivée après avoir salué ses équipiers. « Sur le Vieux Quaremont, je me sentais très bien. Andreas (Klier) m’a dit dans la voiture que si je pouvais, il fallait que je parte maintenant. J’ai fermé les yeux et je me suis donné à fond. Et au sommet, j’avais un bel écart, que je n’ai pas perdu sur le Paterberg. Ensuite, j’ai parcouru les 14 kilomètres les plus longs de ma vie », sourit le coureur italien d’EF Education First. « Je savais que Sebastian (Langeveld) était là pour bloquer la poursuite. Et ce que Sep (Vanmarcke) a réalisé était aussi incroyable. Qu’un champion comme lui travaille toute la journée pour l’équipe, c’est génial. Nous avons montré que nous avons une très bonne équipe. Attendez-vous à voir plus souvent du rose à l’avant durant le printemps », ajoute Bettiol, qui a toujours eu un penchant pour les courses flandriennes. Lors de ses débuts pros, il avait même proposé à ses parents… des vacances près du Koppenberg, pour découvrir les côtes de ces classiques du Nord. L’amour pour le Ronde était donc déjà bien là. « C’est un grand talent mais un peu paresseux. L’an dernier, il était trop gros. J’imagine qu’il a eu un déclic aujourd’hui et qu’il a tout fait pour parvenir à cette victoire », lance son ancien leader Greg Van Avermaet, avec un brin d’amertume dans la voix.

« Fiers »

EF Education First avait clairement l’équipe la plus costaude du peloton ce dimanche, elle en a profité. Elle a également mis en avant sa tactique idéale, face à des favoris qui n’osaient pas bouger, de peur de griller trop de cartouche à l’aube du final. Personne n’a vraiment lancé d’attaque tranchante durant les 100 derniers kilomètres, mais chacun a suivi tant qu’il pouvait. Cela a pesé dans les jambes, Bettiol en a profité dès la première occasion présentée. Et si certains réagissent avec déception, d’autres se disent heureux de leur performance, comme Tiesj Benoot (Lotto-Soudal), pour la troisième fois dans le Top 10 du Tour des Flandres, comme à chaque fois qu’il a terminé le Ronde. « Nous avons réalisé une belle course avec l’équipe », confie-t-il, félicitant ses équipiers Jens Keukeleire et Tim Wellens, souvent à l’offensive dans le final. « Nous nous sommes montrés et nous pouvons être fiers. Mais il n’y avait pas de meilleur résultat à obtenir aujourd’hui ».

Mathieu Van der Poel était également heureux d’avoir tenu la distance sur son premier Tour des Flandres, qu’il conclut à la quatrième place, malgré une roue cassée et une chute au pire moment. « Finir quatrième après cela, je peux être fier », confie le champion des Pays-Bas à la chaîne NOS. « Au début, la chute m’a fait mal, mais ensuite, je me suis rappelé qu’il restait encore une soixantaine de kilomètres. Et j’ai tout donné ». Alors qu’Oliver Naesen (Ag2r-La Mondiale) savait qu’il ne pouvait pas faire mieux que sa septième place, suite à sa bronchite contractée en début de semaine. « J’avais dit assez rapidement à Silvan Dillier et Stijn Vandenbergh qu’ils pouvaient faire leur propre course », confie l’ancien champion de Belgique à la chaîne VTM. « Quand Bettiol a attaqué dans le Vieux Quaremont (NDLR : alors qu’il était en 3e position du peloton), j’ai pensé que les autres l’avaient laissé prendre un écart, mais j’ai réalisé qu’il était bien parti à la pédale. Je n’avais plus de souffle au sommet des côtes. C’était impossible de tenir ». Ces coureurs auront une nouvelle chance de se montrer à leur avantage dimanche prochain, sur Paris-Roubaix. Et là encore, les favoris s’annoncent nombreux !

Résultats de la 103e édition du Tour des Flandres (Anvers > Audenarde, 270.1 km) :

Les côtes n’ont pas eu raison de Bastianelli

La course féminine a connu la même nervosité en début de course avec quelques chutes dont une a éliminé l’ancienne vainqueure du Ronde, Coryn Rivera (Sunweb) et une autre a contraint l’ancienne championne du monde Chantal Blaak (Boels-Dolmans) à un gros effort pour rentrer sur le peloton. La Néerlandaise était toutefois dans le bon coup à la sortie du Kanarieberg, lorsqu’un peloton d’une trentaine de coureuses s’échappait pour jouer la victoire sur les monts flandriens. L’attaque décisive intervenait finalement dans le Vieux Quaremont. La Danoise Cecilie Uttrup Ludwig (Bigla) se montrait la plus à l’aise sur les pavés et prenait les devants en solo. Elle voyait toutefois la Néerlandaise Annemiek van Vleuten (Mitchelton-Scott), la championne d’Europe Marta Bastianelli (Virtu Cycling) et la Polonaise Katarzyna Niewiadoma (Canyon-SRAM) revenir dans le faux-plat qui fait la transition avec le Paterberg, ultime ascension de la journée. Sur ces routes, Marianne Vos (CCC-Liv) et Lotte Kopecky (Lotto-Soudal Ladies) se retrouvaient éliminées de la course à la victoire sur crevaison.

Sur le Paterberg, Van Vleuten tentait alors de faire le forcing et lâchait Niewiadoma, mais Ludwig et Bastianelli s’accrochaient pour permettre une course à trois dans les 14 derniers kilomètres. « Les gens qui criaient sur le bas-côté, c’était intense. On sent toute cette énergie, on a envie de l’absorber pour avancer encore plus fort. J’ai adoré cette énergie, tous ces spectateurs », sourit Ludwig. « Et à la fin, on donnait tout pour ne pas se faire rattraper. Mais j’étais morte », rigole la Danoise, qui laissait Van Vleuten et Bastianelli se disputer la victoire au sprint. Le derrière sur la selle, visiblement usées par les efforts précédents, la championne d’Europe s’imposait finalement face à sa rivale néerlandaise. Elle s’offre ainsi à 31 ans une nouvelle grande classique, après ses succès sur le championnat du monde (en 2008), Gand-Wevelgem (en 2018) ou la Flèche Brabançonne (en 2018). « L’objectif était d’attaquer sur le Vieux Quaremont, et de terminer dans un petit groupe. C’est ce que nous avons réussi. Sur le Paterberg, par contre, je suis restée passive, parce que je savais que je pouvais jouer ma carte au sprint. Et ça a réussi ! Tout s’est parfaitement déroulé », sourit la championne d’Europe, en verve depuis le début de la saison.

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La déception était par contre visible sur le visage de Lotte Kopecky, qui espérait encore jouer les premiers rôles sur ce Tour des Flandres, avant cette crevaison à l’aube du Paterberg. « Dommage que je n’aie pas eu de chance dans le final. Sinon, j’aurais pu accrocher un bon résultat », estime la pistarde belge. « Je me sentais très bien aujourd’hui. Sur le Kanarieberg, je savais déjà que j’étais en bonne forme. J’ai finalement eu la confirmation que je peux gagner cette course à l’avenir », assure-t-elle à la VRT après sa 32e place. Tandis que Jolien D’Hoore (Boels-Dolmans), qui reprenait la compétition trois semaines seulement après sa fracture de la clavicule, a tout de même le bon wagon durant un long moment et termine 41e de l’épreuve, dans le troisième peloton. « J’ai pu faire mon travail pour l’équipe, même si nous avons eu un peu de malchance avec la chute de Chantal (Blaak) », confie-t-elle. « Je ne me sentais pas si mal, même si j’ai soudainement dû me garer dans le Kruisberg, à une trentaine de kilomètres de l’arrivée. Malgré tout, je suis satisfaite. Je voulais vraiment prendre le départ et j’ai aimé ça. Aucun regret ».

Résultats de la 16e édition du Tour des Flandres (Audenarde > Audenarde, 159.2 km) :

Photo : capture VRT/Sporza

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