« Rouler plus vite que la mort » : entre Armstrong et les vélos à moteur, il n’y aurait qu’un pas

Philippe Brunel dévoile dans son dernier récit le parcours en parallèle de Lance Armstrong, septuple vainqueur du Tour de France effacé des tablettes suite à son dopage avéré, et d’Istvan Varjas, ancien cycliste hongrois devenu concepteur de vélos électriques, dont les moteurs révolutionnaires et miniaturisés auraient déjà investi le cadre d’un coureur professionnel au début des années 2000. Les deux hommes seraient-ils liés ? Le journaliste de L’Équipe se pose la question, sans toutefois y trouver de réponse qui satisfera le lecteur curieux.

Durant six ans, et même encore aujourd’hui, Philippe Brunel s’est interrogé. Qui est donc ce physicien hongrois, cycliste dans ses jeunes années et désormais prêt à défier les autorités internationales avec son vélo à moteur caché ? Pourquoi s’est-il révélé devant les caméras alors que les premiers soupçons de deux-roues motorisés se faisaient plus pressants ? À qui a-t-il déjà vendu son concept ? Et surtout, depuis quand ces vélos à assistance électrique ont-ils pu être utilisés dans les pelotons professionnels ? Au détour d’une conversation téléphonique surprenante en 2010 jusqu’à une rencontre avec le désormais célèbre inventeur hongrois dans un hangar caché de la campagne de Budapest, le journaliste de L’Équipe s’interroge encore et encore sur les tourments d’Istvan Varjas, ce « savant fou », amoureux de vélo mais aussi irrésistible ingénieur.

Il place en parallèle le destin de ce physicien hongrois avec la star des pelotons des années 2000, depuis répudié pour ses fautes. Lance Armstrong, septuple vainqueur du Tour de France effacé des tablettes, aurait en effet un lien subtil avec l’ancien coureur des années 80. C’est également le lien que la chaîne américaine CBS, par le biais de son émission d’enquête « 60 minutes », souhaitait établir. À l’occasion d’une émission spéciale diffusée en 2016, les journalistes de la télévision américaine se demandaient si Lance Armstrong avait pu utiliser un vélo avec un moteur caché dans le cadre lors de ses victoires sur le Tour de France. En plus du dopage biologique qu’il avait avoué, le cycliste texan aurait-il en prime usé d’une nouvelle tricherie technologique ? Personne n’a jamais pu le prouver jusqu’à présent. Tout juste quelques spéculations et d’intrigantes surprises. Comme ce cadre Trek de 1999, similaire en tous points à celui de Lance Armstrong, que l’équipe de CBS s’est fourni, et dans lequel Istvan Varjas a pu introduire un moteur caché en moins de trois jours.

Des doutes, voici ce qu’il reste. Pas seulement autour d’Armstrong. Mais aussi concernant Varjas. Sa courte carrière de cycliste, ses débuts en tant qu’ingénieur de l’ombre, ses cachotteries autour de ce qu’il dit être son invention, sa paranoïa… Il n’est pas question dans ce récit de prendre pour argent comptant les propos de l’ancien coureur. Depuis l’idée de poser un moteur dans un pédalier, venue en 1997 pour aider les personnes handicapées ou souffrant d’arythmie cardiaque, jusqu’à la pose de cette assistance électrique dans des roues, il est difficile d’établir les véritables ambitions du Hongrois. Il semble surtout jouer avec la zone grise : face au dopage qu’il a connu lors de ses jeunes années cyclistes, Istvan Varjas a voulu visiblement aller plus loin en développant cette tricherie technologique. Et selon lui, il n’est déjà plus le seul : « Les tricheurs ont le champ libre, croyez-moi », affirme-t-il en évoquant les fraudeurs qui auraient récupéré ses concepts. Varjas, lui, préfère rester dans l’ombre et ne souhaite pas connaître ses clients. Comme pour éviter de se placer comme pourvoyeur de tricheurs.

Il est aujourd’hui possible de gagner quelques dizaines de watts de puissance avec un moteur dans le moyeu d’une roue, quasiment sans changement de poids. Il faut toutefois mettre le prix (entre 100 000 et 120 000 euros), et il semble acquis que seuls les coureurs les mieux armés financièrement peuvent aujourd’hui tenter cette expérience interdite. Mais que faire face à cette tricherie ? L’UCI aurait été prévenue par Varjas lui-même en 2010, sans qu’aucune mesure ne soit prise par la suite. Aujourd’hui, le dossier sensible revient sur la table du président David Lappartient, arrivé à la tête de la fédération en septembre dernier et décidé à faire de la fraude technologique son cheval de bataille. Avec Varjas comme expert ? On en est loin. « Un dopé reste à la merci d’un contrôle rétroactif, avec le moteur rien de tout cela, si l’on ne vous prend pas sur le fait, personne ne pourra vous accuser d’avoir triché », lance-t-il.

Et puis, il y a cette autre question : ne faut-il pas justement profiter du dopage biologique pour pouvoir tenir le rythme de ces moteurs qui lancent le pédalier à une cadence folle ? Istvan Varjas le dit lui-même : « Il faut être très entraîné pour soutenir le rythme, sous peine de se retrouver en situation anaérobique avec l’envie de mettre pied à terre ». C’est le drame de cette assistance : il est difficile, au niveau respiratoire, de suivre une telle cadence. Seuls les meilleurs peuvent réussir. Et sans trop pousser, non plus, au risque que les soupçons pèsent sur eux. Lance Armstrong, avec son rythme de pédalage dingue, aurait-il donc utilisé cette nouvelle technologie pour encore plus écraser ses adversaires ? Philippe Brunel revient souvent sur cette montée folle de Sestrières, sur la 9e étape du Tour de France 1999, durant laquelle Lance Armstrong a semblé glisser sur la route sans la moindre difficulté pendant que ses rivaux, pourtant réputés grimpeurs comme Abraham Olano, Alex Zülle ou Fernando Escartin, étaient expulsés à plusieurs minutes. « À chacun de penser ce qu’il veut, mais il y a chez Armstrong 50, 70 watts qui se baladent et dont on ne peut scientifiquement expliquer l’origine », clame dans le livre Greg LeMond, qui a notamment testé le fameux vélo d’Istvan Varjas.

Aujourd’hui, personne ne sait si Lance Armstrong a utilisé un vélo à moteur durant sa carrière. Istvan Varjas assure, pour sa part, ne l’avoir jamais rencontré. Et Philippe Brunel, comme tout lecteur, s’interroge encore aujourd’hui. Le mystère restera certainement encore bien présent durant de longues années. En attendant, ce récit rappelle que la fraude technologique est déjà bien présente, du moins scientifiquement parlant. Et que l’UCI doit prendre des mesures au plus vite. Au risque d’être une nouvelle fois dix ans en retard, comme à l’époque des premières révélations de dopage…

« Rouler plus vite que la mort », par Philippe Brunel, éditions Grasset, 198 pages, 18 euros

Photo : Flickr/CC Wayne England

Grégory Ienco

Journaliste - Belge - 27 ans. Ancien responsable des sports sur les sites du groupe de quotidiens belges Sudpresse et du quotidien belge Le Soir, journaliste sportif depuis 2009 et responsable adjoint de CyclismeRevue depuis sa création en 2006.

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