La réponse machiste de Bakelants, ou le sexisme latent du cyclisme révélé au grand jour

Tout est parti d’une réponse malheureuse à une question tout aussi maladroite. Le Belge Jan Bakelants ne s’attendait pas à ce qu’une phrase sortie dans le bas d’une longue interview sur ses ambitions sur le prochain Tour de France prendrait de telles propositions. Mais nous sommes avant l’épreuve la plus médiatique du calendrier, dépassant les frontières et les écrans des fans de deux-roues. Chaque phrase est disséquée, chaque polémique est décuplée. Et celle-ci mérite bien qu’on s’y attarde, pour tous les problèmes qu’elle révèle au sein du peloton. Car oui, le sexisme y est bien présent.À la question de l’abstinence sexuelle contrainte suite à la participation à une course cycliste de trois semaines aussi éprouvante que le Tour de France, posée par un journaliste du quotidien flamand Het Laatste Nieuws, Jan Bakelants, sous les éclats de rire, répond qu’il y a toujours « les films pornos » avant d’oser évoquer « une boîte de préservatifs ». Car « on ne sait pas où ont été traîner les hôtesses » des podiums protocolaires. Une remarque sexiste, rapidement et largement reprise sur les réseaux sociaux, et une phrase qui a logiquement fait bondir la direction du Tour de France qui a demandé des excuses officielles au coureur belge. Ce qu’il a réalisé moins de 24 heures après le début de la polémique, évoquant « une interview soi-disant humoristique ». Pendant que le relation-presse de l’équipe Ag2r-La Mondiale évoquait un entretien « de mauvais goût ».Ces quelques phrases confirment pourtant bien le sexisme latent dans le cyclisme et la manière dont sont en fait traitées les hôtesses présentes sur ces épreuves. Payées par l’organisation et des marques prêtes à mettre des gros sous pour être représentées au mieux, elles sont aujourd’hui considérées par bon nombre de cyclistes comme des simples faire-valoir, des femmes-sandwichs bonnes à embrasser sur le podium. « Certes, il peut y avoir de belles histoires d’amour, on l’a vu ces dernières années mais les hôtesses sont surtout vues pour leur physique, on l’entend souvent dans le peloton », explique ce coureur d’une équipe WorldTour. Il est vrai que les miss des podiums sont avant tout perçues pour leur plastique, surtout sur les Grands Tours où les caméras sont encore plus présentes. Mais pourquoi certaines épreuves s’en détournent-elles alors que la plus grande course de l’année ose encore jouer sur le physique des femmes pour affrioler le spectateur derrière son écran ? « À l’époque, Anne-Marie Lizin n’aimait pas forcément cette mode des femmes sur le podium. Elle a préféré supprimer cela et mettre les élus en avant », explique ce membre de l’organisation de la Flèche Wallonne à propos de l’ancienne bourgmestre de Huy, qui a retiré au fil des années les filles des podiums.

L’épisode douloureux de Sagan sur le Ronde 2013

Sur d’autres épreuves, on en est encore loin. Notamment en Flandre, où Lien Crapoen, la compagne d’Edward Theuns, vient de dire au revoir aux podiums protocolaires après neuf années à offrir les trophées sur diverses courses flamandes. Sa consœur Maja Leye a, elle, été victime d’un autre acte sexiste, sur le podium du Tour des Flandres 2013. Comme un gamin, le Slovaque Peter Sagan avait pincé les fesses de la jeune femme, hilare devant les photographes. Le coureur avait dû s’excuser publiquement, sur les réseaux sociaux, puis devant Maja Leye. Malheureusement, l’image avait déjà fait le tour du monde, bien au-delà des contours des fans de la Petite reine. Comme cela se voit sur le Tour de France. Maja Leye, elle, s’était absentée des podiums durant près de 18 mois après cet acte honteux de Sagan.

Ces demoiselles n’ont pourtant rien de faire-valoir. La plupart travaillent en étroite collaboration avec l’organisation pour des missions internes, pour l’accueil, pour la gestion marketing de l’épreuve. « On s’occupe aussi parfois des volontaires. On doit pouvoir aider chaque branche de l’organisation » explique Maja Leye à Cyclingtips en 2015. Et elle sent un changement de vision : « Cela va de mieux en mieux. De plus en plus de femmes travaillent dans ces organisations. Et les gens les respectent. Et même sur les cyclosportives, on voit de plus en plus de filles ».

Les femmes percent, timidement

Et c’est encore ce qui doit changer ces prochaines années. « Je pense que si on voit plus de femmes travailler au sein des équipes ou dans les organisations, cela changerait pas mal de chose », nous confirme un autre coureur du WorldTour. Comme dans la société, finalement, le problème n’est pas de voir plus de femmes autour du peloton, mais de voir plus de femmes à des postes à responsabilités dans le peloton. Car jusqu’ici, les hôtesses sont malheureusement considérées comme des femmes-sandwiches, des demoiselles qui ne sont présentes que pour les caméras. Il est temps que cela change et que les organisations cyclistes et marques qui s’investissent dans le cyclisme s’en rendent compte. De plus en plus de femmes commencent à commenter les courses cyclistes, d’autres deviennent soigneur ou mécanicienne, certaines se dirigent plutôt vers les comités d’organisation, dans des postes plus discrets… Les femmes commencent seulement à transpercer ce monde très masculin du cyclisme.

Une première voie serait finalement de réaliser ce que l’organisation des classiques ardennaises a réussi ces dernières années : enlever petit à petit les miss des podiums afin d’éviter de réduire l’image de la femme à ces rôles de « donneur de bises », comme dans certains sports moteurs… Cela éviterait des remarques sexistes en public, en plein interview pré-Tour de France, mais aussi en privé dans le peloton, où les remarques sont tout aussi machistes. La société change, le cyclisme peut aussi changer.

Photo : Wikimedia CC

Grégory Ienco

Journaliste - Belge - 28 ans. Ancien responsable des sports sur les sites du groupe de quotidiens belges Sudpresse et du quotidien belge Le Soir, journaliste sportif depuis 2009 et responsable adjoint de CyclismeRevue depuis sa création en 2006.

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